Pouvez-vous nous présenter Corsica Doc, le contexte de création du festival et la manière dont il s’est développé ?
Le festival est né en 2007. J’étais à l’origine de sa création. À cette époque, j'avais été journaliste à Libération pendant vingt-cinq ans et je venais de quitter le journal. On m’avait proposé la présidence d’une association qui s’appelle Documentaire sur grand écran [NB: également membre du réseau LCDD, cf. À la rencontre du réseau #7], à Paris - fonction que je viens tout juste de quitter, notamment parce que le travail avec Corsica Doc devenait trop important car j’étais à la fois présidente et directrice artistique des deux structures. Je ne savais pas du tout ce que représentait le travail au sein d’une association ou la programmation d’un festival. En revanche, mon métier de journaliste et de critique m’avait donné une approche très forte du documentaire. C’est notamment grâce à mon travail à Libération que j’ai développé ce goût pour le cinéma documentaire. En vingt-cinq ans, j’ai assisté à l’arrivée progressive du cinéma documentaire dans les salles, ainsi qu’à une véritable explosion des formes et de la créativité dans ce domaine.
Je suis également corse et, depuis longtemps, j’avais l’idée de créer un festival de cinéma documentaire en Corse. Avec l’expérience que pouvait m’apporter Documentaire sur grand écran, j’ai donc créé Corsica Doc. À l’époque, nous étions une petite dizaine. Il y avait surtout de très jeunes femmes autour de moi, nous formions une équipe très enthousiaste. Très rapidement, le festival a cherché à s’identifier comme un véritable festival de cinéma documentaire. Il faut savoir qu’en 2007, et c’est encore un peu le cas aujourd’hui, la Corse était un territoire où l’on produisait énormément de documentaires pour la télévision. Le défi a donc été d’échapper aux films formatés pour la télévision pour nous ouvrir à un travail beaucoup plus cinématographique.
Cela a été difficile au départ car, il y a une vingtaine d’années, le documentaire était encore très peu considéré ici comme un film de cinéma. Les gens n’imaginaient pas forcément aller en salle pour voir un documentaire : ils en avaient déjà beaucoup à la télévision. Je me souviens d’ailleurs que, lorsque j’ai annoncé que j’allais créer un festival de cinéma documentaire, avec des séances le matin, l’après-midi et le soir, et parfois même des doubles séances, on m’a dit : « Annick, ne fais pas ça, tu vas beaucoup souffrir quand tu vas voir des salles vides ! ». J’ai effectivement vu quelques salles assez vides, c’est vrai. Mais ce que j’ai surtout vu, c’est une progression absolument exemplaire du public pour ce cinéma. Aujourd’hui, après vingt ans, nous avons réellement un public important.
Chaque année, le festival propose une quarantaine de films. La programmation de cette 20e édition s’oriente autour de la jeunesse. Comment a-t-elle été construite ?
Il faut d’abord savoir que la programmation du festival se divise en deux parties.
La première est une compétition intitulée "Nouveaux Talents", ouverte aux premiers, deuxièmes ou troisièmes films. Il s’agit de productions récentes, les films sélectionnés étant principalement des productions de 2025 ou 2026. Nous recevons environ quatre cents films du monde entier et, parmi eux, nous en sélectionnons une vingtaine pour cette compétition, qui est ensuite présentée devant un jury. Cette compétition permet au festival de s’ouvrir à la création la plus récente.
La deuxième partie du festival, qui comprend elle aussi une vingtaine de films, s’organise autour d’une thématique. Nous avons abordé beaucoup de thèmes différents au fil des années : les animaux, la nature, les femmes… Cette année, nous avons choisi de travailler autour de la jeunesse. Mais la jeunesse n’est pas vraiment un thème en soi. Ce sont d’abord des personnes, des jeunes à l’écran. On pourrait presque parler de "teen movies" documentaires. C’est aussi une sorte d’état d’âme, un moment situé entre deux âges, entre l’enfance et l’âge adulte. L’adolescence est un moment où l’on se trouve un peu entre deux mondes. C’est également un état du corps très particulier. La jeunesse, c’est à la fois le corps et l’esprit. Nous avons donc conçu cette programmation de cette manière, et cela a été très difficile de choisir les films. Nous avons commencé à réfléchir à cette thématique dès l’année dernière. Comme le festival fête ses vingt ans, nous nous sommes demandé : "Qu’est-ce que cela signifie d’avoir vingt ans ?" C’est cette question qui nous a donné l’idée de cette programmation.
Nous cherchons aussi bien des films récents que des films de patrimoine. En travaillant sur le sujet, je me suis rendu compte qu’il y avait très peu de films mettant véritablement en scène des jeunes avant les années 1950 ou 1960. En réalité, le jeune n’existe pratiquement pas au cinéma avant les années 1960 parce qu’il n’existe pas encore comme catégorie sociale. La jeunesse apparaît et s’affirme dans les années 1960 pour différentes raisons : économiques, culturelles et liées également à la consommation. Il y a alors une véritable explosion de la jeunesse. Les jeunes deviennent un public, un potentiel de consommation. Il y a une explosion musicale, vestimentaire et culturelle. Puis ils font irruption dans la politique, notamment avec les mouvements de Mai 68 en France, mais aussi ailleurs en Europe et dans le monde. Au cinéma, on constate la même chose : les jeunes deviennent visibles à partir des années 1960. J’ai donc fait très attention à montrer cette apparition et cette explosion de la jeunesse à travers les films. Il y a notamment Woodstock, qui est un formidable document sociologique, culturel et politique. Nous montrons également À la mémoire du rock, un court métrage de François Reichenbach. Je crois qu’il s’agissait à l’origine d’un film réalisé pour la télévision. Il filme les premiers concerts de rock à Paris, avec Johnny Hallyday, Dick Rivers, Les Chats Sauvages… Le film porte sur cette jeunesse qui apparaît soudainement, avec une certaine pointe d’ironie, et c’est d’ailleurs une image tirée de ce film qui figure sur notre affiche. On y voit véritablement l’explosion de la jeunesse à cette époque, observée avec une certaine perplexité par les adultes.
Quelle est la place des films de patrimoine ?
Nous présentons également beaucoup de films de patrimoine. Nous avons essayé de montrer des films qui interrogent les rituels de passage de l’enfance à l’âge adulte. Nous diffuson en particulier deux films de Jean Rouch, qui abordent davantage la jeunesse sous un angle ethnographique ou anthropologique. Il y a notamment La Circoncision, l’un de ses premiers courts métrages, réalisé en 1948. Nous projetons aussi Les Veuves de quinze ans, réalisé plus tard, en 1964. Ces films permettent d’aborder une idée qui nous intéresse beaucoup : nous avons peut-être perdu, dans nos sociétés, certains rituels de passage clairement identifiés entre l’enfance et l’âge adulte. Nous en avons peut-être créé d’autres, plus discrets ou plus cachés. En tout cas, cette dimension du passage, de la transformation et de l’entrée dans un nouvel âge nous semblait importante et nous ne voulions pas l’éviter dans cette programmation consacrée à la jeunesse.
Corsica Doc propose des projections tout au long de l’année, à Ajaccio mais aussi en milieu rural. Comment accompagnez-vous ces projections ?
Nous nous sommes rendu compte très rapidement qu’un festival, dans un lieu comme celui-ci, ne dure qu’une semaine et qu’après, il ne se passe plus rien. Cela ne nous convenait pas.
Nous avons donc commencé par prendre contact avec les Ateliers Varan [NB : également membre du réseau LCDD, cf À la rencontre du réseau #22] pour leur demander de venir organiser un atelier ici, en Corse. Cela doit faire maintenant une bonne quinzaine d’années qu’ils sont présents sur le territoire.
De notre côté, nous avons également très rapidement mis en place un partenariat avec les cinémas d’Ajaccio. Aujourd'hui, nous organisons des séances régulières dans l’un des deux cinémas de la ville. Par ailleurs, nous avons des bénévoles dans plusieurs villages de Corse-du-Sud. Des projections y sont organisées régulièrement, avec une séance par mois dans différents lieux. Pour accompagner ce travail, nous organisons chaque année une formation de deux jours pour les bénévoles. Nous travaillons avec eux sur l’histoire du documentaire et sur l’analyse des films afin de leur permettre de participer pleinement au projet. Ils prennent également part à la programmation et choisissent les films avec nous. Avec le temps, ils ont acquis une véritable connaissance du cinéma documentaire. Cela représente finalement plusieurs séances de cinéma documentaire chaque mois autour d’Ajaccio.
Vous développez également des initiatives autour de l’éducation à l’image et des ateliers pédagogiques. Pouvez-vous nous en parler ?
Cela fait maintenant probablement une quinzaine d’années, que nous participons à un atelier cinéma scolaire. Il s’agit d’un atelier qui commence en octobre et se termine en juin. C’est un dispositif international auquel participent également des personnes et des structures en Allemagne, au Chili, au Japon, etc. C’est un atelier absolument formidable. Son directeur artistique est Alain Bergala, qui est à la fois enseignant et critique de cinéma. Le niveau du travail qui y est mené est donc très élevé. En dehors de cela, nous organisons des ateliers de cinéma pour les enfants. Ce sont des ateliers plus courts, souvent organisés hors temps scolaire ou pendant les vacances, afin de familiariser les enfants avec la fabrication des films. Il peut s’agir d’ateliers d’animation ou de la réalisation de petits films de quelques minutes.
L’année dernière, nous avons lancé une résidence d’écriture documentaire de trois semaines. Nous accueillons cinq résidents qui travaillent sur leurs projets très en amont, au moment de l’écriture et de la conception du film. Nous accueillons également Eurodoc [NB : membre du réseau LCDD), un programme de formation destiné aux producteurs. Nous recevons aussi des ateliers méditerranéens, avec des producteurs venus du nord et du sud de la Méditerranée. Depuis cette année, cette ouverture s’est étendue au Proche-Orient. Nous avons notamment accueilli des participants iraniens, palestiniens et égyptiens. Tout cela représente beaucoup d’activités, mais c’est extrêmement riche. Le festival est d’ailleurs nourri par cette dynamique. La dernière séance de notre résidence d’écriture documentaire, par exemple, aura lieu en octobre, en même temps que le festival. Les résidents pourront alors présenter leurs projets de films devant les producteurs et réalisateurs présents pendant le festival. Tout cela crée une véritable dynamique, très intéressante.
Nous arrivons à faire venir de nombreuses personnes pendant le festival grâce à différentes aides techniques. Nous n’avons pas beaucoup d’argent, c’est le moins que l’on puisse dire, mais nous bénéficions d’aides très précieuses. Par exemple, la CCAS met à notre disposition des hébergements situés au sud d’Ajaccio. Nous pouvons y loger des réalisateurs, des bénévoles et des producteurs qui souhaitent venir au festival. Pour nous, c’est extrêmement précieux, car cela nous permet d’accueillir beaucoup de monde et de faire vivre un festival qui reste très animé.
Comment définiriez-vous aujourd’hui le public de Corsica Doc ? Quels publics cherchez-vous à toucher ?
Cela a beaucoup évolué. Au départ, lorsque l’on disait « documentaire », on imaginait que notre public serait principalement composé d’enseignants. En réalité, ce n’était pas vraiment le cas. Nous avions plutôt un public curieux et, au début, relativement âgé. Aujourd’hui, le public se rajeunit de manière impressionnante. Par rapport à ce qui se passe au niveau national, nous avons parfois l’impression que certaines évolutions arrivent un peu plus tard en Corse. Mais elles arrivent. Les gens se rendent compte de l’intérêt du documentaire. Les jeunes qui s’intéressent au cinéma commencent eux aussi à s’intéresser davantage au documentaire, notamment parce qu’il y a aujourd’hui un renouveau incroyable des formes cinématographiques dans ce domaine. Ils commencent à s’en rendre compte. Notre objectif est donc, bien sûr, de nous ouvrir de plus en plus aux jeunes. C’est l’avenir et c’est extrêmement important pour nous.
Nous avons notamment un partenariat avec l’IUT de Corte et sa licence professionnelle audiovisuelle. Chaque année, une vingtaine d’étudiants viennent participer au festival. Dans le cadre de leur formation, ils réalisent des portraits, des interviews, filment différentes situations et produisent de petits reportages au sein du festival. Depuis l’année dernière, nous avons également développé un partenariat plus important avec les classes cinéma du lycée d’Ajaccio. Pour cette édition consacrée à la jeunesse, nous souhaitons les faire participer autant que possible. Des lycéens présenteront ainsi au moins deux séances. L’une d’elles sera une véritable carte blanche de leur part. Ils présenteront également une séance consacrée au cinéaste Guillaume Brac, autour du film L’Île au trésor. Ce sont les lycéens d’Ajaccio qui présenteront le film et qui accompagneront la rencontre avec le réalisateur en menant notamment son interview. L’idée, pour nous, est évidemment d’impliquer de plus en plus les jeunes dans la fréquentation du cinéma. C’est aussi pour cette raison que nous avons lancé un ciné-club documentaire pour les lycéens, que nous avons commencé l’année dernière et que nous poursuivons cette année.
Auriez-vous une anecdote qui reflète particulièrement l’esprit de Corsica Doc ?
Il y a une ambiance vraiment très sympathique au sein du festival. Lors de la deuxième édition, une amie à moi, qui avait été une chanteuse de rock assez connue dans les années 1980, vient tous les ans de Paris pour assister au festival parce qu’elle s’y intéresse et qu’elle apprécie particulièrement l’ambiance. Cette année-là, elle m’a fait la surprise, avec les bénévoles du festival, d’écrire une chanson à partir des titres de tous les films que j’avais sélectionnés. Depuis, c’est devenu un rituel. Chaque année, nous avons une chanson du festival, sur un thème rock. C’est devenu une sorte de tradition. J’espère qu’un jour nous pourrons faire un best of de toutes ces chansons. En tout cas, c’est toujours un moment assez génial.
Qu’est-ce que cela signifie pour Corsica Doc d’être membre du réseau de la Cinémathèque du documentaire ?
C’est indispensable pour nous d’avoir ce lien avec d’autres structures. Nous faisons également partie du Carrefour des festivals et nous travaillons beaucoup avec Documentaire sur grand écran. Pour nous, ces liens sont particulièrement importants parce que nous sommes un territoire excentré. Tout est plus compliqué et souvent beaucoup plus cher, ne serait-ce que pour inviter des personnes. Nous sommes souvent obligés de passer par l’avion et, même lorsque nous choisissons le bateau, ce n’est ni forcément moins cher ni plus simple. Être en lien avec les autres structures est donc essentiel. Il est important pour nous de savoir ce qui se passe ailleurs et de ne pas perdre le fil. De par mon parcours à Documentaire sur grand écran, j’avais naturellement déjà ces relations. Mais je pense qu’il est également important que l’association elle-même entretienne ces liens avec d’autres structures. C’est précieux en termes d’information, de circulation des idées et des pratiques, mais aussi pour les différentes facilités que cela peut nous apporter. Il existe également une aide financière qui est vraiment précieuse pour nous. Cette année encore, nous bénéficions d’un soutien de la Cinémathèque du documentaire pour le focus que nous consacrons à Guillaume Brac.
Pour terminer, auriez-vous quelques recommandations de films documentaires à nous partager ?
Je pourrais en recommander énormément, mais je vais plutôt parler des films qui seront présents cette année au festival et qui m’ont particulièrement bouleversée. Ce sont des films dans lesquels j’ai découvert quelque chose de nouveau sur le plan de la forme, qui vous donnent presque la chair de poule et qui vous font vous dire : « Ça, c’est du cinéma ». Je ne sais pas toujours expliquer pourquoi, mais il y a quelque chose dans ces films qui me bouleverse et me fait approcher différemment la réalité, même lorsqu’il s’agit de documentaire.
Dans la compétition, il y a un film intitulé Virages, que j’ai vu à l’ACID à Cannes cette année et qui m’a énormément plu. Il m’a fait penser à Dao d’Alain Gomis, que j’ai également trouvé incroyable. Ce n’est pas tout à fait du documentaire, ce n’est pas tout à fait de la fiction. Il y a beaucoup d’improvisation. Dans ces deux films, je trouve qu’il y a quelque chose de très subtil. Ils parviennent à faire du cinéma à partir de la fiction, du documentaire et de l’improvisation.
Dans la compétition, il y a également Le Printemps des enfants sauvages de Tomy Cadic, qui est un court métrage documentaire que je trouve assez incroyable.
Il y a aussi Premier Avril, qui est un film très fort.
Enfin, il y a Saudades eternas, un film brésilien qui m’a profondément marquée. J’ai eu l’impression de découvrir quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant. Ce sont surtout des films qui, sur le plan formel, m’ont semblé apporter quelque chose de très nouveau.
Propos recueillis par Clément Konsler, alternant à la Cinémathèque du documentaire
Photo : équipe et bénévoles de Corsica.Doc. Prise à l'issue de l’atelier de formation des bénévoles animé par Caroline Zéau en décembre 2025.
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