Du 14 avril 2026 au 5 mai 2026
- 1 Conférence / Master classe
- 45 Projections
24 films
Est-ce un hasard si le terme « amour » figure dans les titres de trois films de Marta Rodríguez ? À première vue, ses réalisations semblent dépeindre la haine ou le mépris qui permettent à certains groupes humains d’en soumettre d’autres. Pourtant, la cinéaste se place du côté des non-violents, qui répondent à l’oppression en forgeant des liens plus forts que tout. Cette façon de lutter est celle que ses œuvres prolongent : l’engagement y prend la forme d’une volonté inébranlable de connaître et de comprendre.
Avant d’aller filmer les zones les plus invisibilisées de la Colombie, Marta Rodríguez aura fait quelques détours. Dans les années 1950, sa famille quitte le pays pour l’Espagne, puis Marta rejoint Paris. À son retour en Colombie, elle suit des études de sociologie avec Camilo Torres, le « curé guérillero », puis repart à Paris, où elle étudie le cinéma auprès de Jean Rouch. Déterminée à devenir cinéaste à une ère où ce n’était résolument pas « un métier de femme », elle est confortée dans son choix par Jorge Silva. Elle le rencontre dans un ciné-club de Bogotá, et il embrasse son projet de filmer la vie et le travail dans une fabrique de briques à ciel ouvert, à la périphérie de la capitale. Les séjours de Marta Rodríguez et Jorge Silva dans ce lieu marginal déboucheront sur un premier film commun, un essai d’inspiration marxiste, qui montre le visage d’une main-d’œuvre que l’on voudrait déshumaniser. Finalisé en 1971, Chircales marque durablement les esprits. Sur des photos prises par Jorge, on voit Marta micro à la main, recueillir les témoignages des travailleurs et travailleuses, quand parler à la place des opprimé·es était le plus souvent jugé suffisant. Chircales retient de la naissance du cinéma direct cette importance de la parole restituée. La sensibilité visuelle de Jorge Silva y sublime l’élan vers l’autre qui n’a jamais quitté Marta Rodríguez. De film en film, on apprend à reconnaître la voix de la cinéaste, animée par l’ardent désir de plonger dans la réalité d’autrui et de nous y confronter. Elle revient comme un leitmotiv pour nous rappeler la condition d’existence de ces œuvres : la capacité à entamer un dialogue, aussi horizontal que possible.
Les films de Marta Rodríguez et Jorge Silva retiennent de la modernité cinématographique le potentiel dialectique du montage, les témoignages et le texte venant résonner sur des images qui ne se contentent pas de les illustrer. En cela, ils s’inscrivent aussi dans le contexte du Nouveau cinéma latino-américain, qui s’attache à dénoncer les injustices sociales et toutes les formes d’impérialisme. Les cinéastes ne cessent de montrer l’enchevêtrement de ces phénomènes, comme Marta Rodríguez continuera de le faire à la mort de son collaborateur et mari. Sa filmographie écrit une histoire cachée de la Colombie, remontant des générations en arrière en préservant la mémoire orale de populations rurales, le plus souvent autochtones ou afrodescendantes. Elle s’appuie sur cette histoire pour aborder un présent où les violences coloniales et économiques ont progressivement été amplifiées par le conflit entre guérillas et paramilitaires. Des années 1960 à aujourd’hui, l’existence des peuples indigènes de Colombie continue d’être marquée par des spoliations, des meurtres, et des agressions plus sournoises – plusieurs films apportent des exemples glaçants de racisme environnemental. Marta Rodríguez rend justice à des communautés qui résistent, à des savoirs et des visions du monde assaillis, dont elle restitue toute la richesse, jusque dans sa dernière œuvre, La Valeur de la parole, qui perpétue l’héritage de deux leaders du peuple arhuaca, assassinés en 1990.
Marta Rodríguez ne pourra être présente avec nous physiquement, du fait de son grand âge. Nous aurons toutefois l’opportunité de dialoguer avec elle à distance. Deux cinéastes colombiennes, Catalina Villar et Laura Huertas Millán, viendront évoquer l’importance de son travail en miroir du leur. D’autres intervenant·es l’aborderont du point de vue de la critique, de la programmation, de la recherche, pour que se poursuive au mieux le dessillement auquel nous invite Marta Rodríguez.
Olivia Cooper-Hadjian, programmatrice du cycle
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