À la rencontre du réseau LCDD #37 : Les Écrans

Ce mois-ci, la Cinémathèque du documentaire a rencontré Mickaël Le Saux et Lise Richaud, respectivement directeur et organisatrice du Printemps Documentaire de l’association Les Écrans, un réseau qui œuvre depuis plus de trente ans pour accompagner les salles de cinéma indépendantes de Drôme et d’Ardèche, et favoriser la diversité des films proposés aux publics.

À travers cet entretien, ils reviennent sur les spécificités du travail en réseau, les actions menées pour faire vivre le cinéma documentaire en salles et les initiatives développées au plus près des territoires. L’occasion d’évoquer également les enjeux de l’éducation à l’image et l’importance de la coopération pour faire découvrir des œuvres singulières à leurs publics.

Pouvez-vous nous présenter Les Écrans et son histoire ?

L’association Les Écrans a été créée en 1992 par les salles de cinéma de la Drôme. À l’origine, il s’agissait de mettre en place une structure capable de porter le dispositif Collège au cinéma. Cela a également été l’occasion d’élaborer une charte de qualité, avec la volonté de proposer des salles accueillantes pour les spectateurs et de garantir une certaine exigence dans la diffusion des films en salle.

Progressivement, l’association a développé de nouvelles actions et s’est ouverte aux cinémas de l’Ardèche, notre département voisin. Depuis plus de quinze ans, le réseau accueille également des salles de départements limitrophes, notamment dans le Vaucluse, mais aussi dans le Gard et l’Isère.

Les Écrans rassemblent des salles de cinéma indépendantes, des festivals et des circuits itinérants. Comment fonctionne ce réseau ?

Les Écrans sont une association dont chaque structure adhérente désigne un représentant. Le conseil d’administration compte aujourd’hui dix membres, issus des 44 structures du réseau, et nous disposons d’une équipe salariée de trois personnes.

La coordination est un enjeu important, car nous travaillons sur des territoires étendus, avec des distances parfois considérables entre les différents lieux. La ruralité constitue une réalité structurante de notre travail.

Nous bénéficions toutefois du soutien des collectivités territoriales et d’une convention associant l’État, par l’intermédiaire du CNC et de la DRAC, la Région Auvergne-Rhône-Alpes, les départements de l’Ardèche et de la Drôme, ainsi que Valence Romans Agglomération.

Nous sommes installés à la Cartoucherie, à Bourg-lès-Valence, un pôle consacré à l’image animée qui accueille notamment des studios de cinéma d’animation, une école de formation aux métiers de la réalisation et différentes structures engagées dans l’éducation à l’image.

Votre réseau est implanté sur des territoires urbains et ruraux. Comment adaptez-vous vos propositions à ces différentes réalités ?

Les différences se jouent notamment dans les temporalités de programmation. Les salles indépendantes en milieu rural peuvent proposer une programmation aussi pointue que celles des villes, mais les films ne rencontrent pas nécessairement leur public au même moment.

Notre objectif est donc de proposer une diversité de films et d’accompagnements, afin que chaque salle puisse trouver ce qui correspond à sa programmation et à ses envies.

Il faut également éviter de considérer la ruralité comme un ensemble homogène. Les publics et les contextes sociologiques varient beaucoup d'un territoire à l'autre. Dans la Drôme, des villes disposent, d'un public particulièrement réceptif à des films de recherche exigeants. Dans d'autres salles du même département, parfois situées à proximité, ces propositions peuvent rencontrer davantage de difficultés.

C'est précisément ce qui rend le travail en réseau intéressant : il faut tenir compte des spécificités de chaque lieu, sans renoncer à la diversité cinématographique.

L’association accompagne les cinémas dans leur programmation et organise notamment des tournées de cinéastes et d’intervenant·es. Comment choisissez-vous les films et les rencontres proposés aux salles adhérentes ?

Nous nous appuyons sur plusieurs sources : les propositions des distributeurs, les films découverts en festivals et lors de rencontres professionnelles, ainsi que les soutiens et les sélections de structures comme le GNCR et le label Oh My Doc!.

Les journées de visionnement sont particulièrement importantes. Nous y découvrons les films avec les programmateurs et programmatrices des salles. Cela permet d’échanger immédiatement sur les œuvres, d’imaginer la manière de les programmer et de réfléchir à leur accompagnement : faut-il inviter un cinéaste, organiser une rencontre ou construire un partenariat avec une association locale ? Certaines salles préfèrent aussi porter elles-mêmes ces séances.

Mais nous nous appuyons avant tout sur les envies des salles. Notre rôle est de leur proposer des possibilités, puis de construire avec elles des projets adaptés à leurs publics et à leurs réalités.

Comment travaillez-vous à la diffusion du documentaire en salles ?

Nous ne faisons pas directement de projection dans les salles : chacune dispose de sa propre équipe, composée de salarié·es et/ou de bénévoles. En revanche, nous accompagnons les salles dans la programmation documentaire et dans la mise en place de séances qui favorisent la rencontre avec les films.

Un temps fort de notre action est le Printemps Documentaire, organisé chaque année pendant trois semaines, en partenariat avec le réseau Plein Champ, qui rassemble des salles de cinéma indépendantes en Auvergne. Nous proposons une sélection de sept longs métrages documentaires sortis au cours des six derniers mois. Les salles participantes s’engagent à en programmer au moins trois pendant cette période.

Nous essayons ensuite de donner à ces projections une dimension particulière : tournées de cinéastes, rencontres avec des intervenant·es ou des critiques, partenariats avec des associations locales, mais aussi expositions photographiques dans les halls de cinéma lorsque les films s'y prêtent.

L'idée est de multiplier les portes d'entrée vers les œuvres et de faire de la séance un véritable moment de découverte et de partage.

Quels sont les critères qui permettent aux Écrans de sélectionner et de promouvoir un film documentaire dans le cadre du label Oh My Doc! ?

Les Écrans sont l'un des membres fondateurs du label Oh My Doc!, créé en 2020. Nous ne participons toutefois pas directement à sa commission de sélection : c'est l'un de nos adhérents, Julien Pouget, qui y représente le réseau.

Le principe est de soutenir un film documentaire chaque mois. Une présélection est réalisée par Documentaires sur grand écran, qui propose plusieurs films sortant en salles. Les partenaires du label, dont la Cinémathèque du documentaire, Documentaires sur grand écran, Tënk, l’ADRC et Les Écrans, disposent ensuite de représentants qui visionnent les œuvres, en discutent et choisissent le film du mois.

La participation des Écrans permet notamment de faire entendre le regard des exploitants, et plus particulièrement celui des programmateurs de salles situées en milieu rural. Il s'agit d'évaluer les qualités des films, mais aussi de réfléchir à leur capacité à circuler et à trouver leur place dans des salles aux réalités très différentes.

Une fois le film sélectionné, nous cherchons à le présenter lors de nos journées de prévisionnement, lorsque le calendrier le permet, afin de faciliter sa programmation. Le label permet également de mobiliser des intervenant·es pour accompagner les séances, avec une prise en charge proposée par les partenaires du dispositif.

Les Écrans coordonnent également le dispositif « Collège au cinéma » en Ardèche et dans la Drôme. Comment se construit ce travail d’éducation à l’image auprès des jeunes publics ?

Nous coordonnons le dispositif depuis la création de l'association, il y a plus de trente ans, et nous en assurons aujourd'hui la coordination pour les deux départements, avec une programmation commune. À cette échelle, le dispositif concerne environ 8 000 élèves.

Les films sont choisis par un comité de pilotage et nous essayons d'y intégrer chaque année un documentaire. Mais l'éducation à l'image ne se limite pas aux projections : nous développons différents accompagnements pédagogiques pour permettre aux élèves d'approfondir leur découverte des œuvres.

Chaque année, un ou une étudiante, généralement en master de cinéma, effectue un stage de six mois au sein de l'association. Cette personne mène notamment des interventions dans les établissements scolaires après les séances, pour échanger avec les élèves sur les films qu'ils ont vus.

Nous organisons également des interventions en amont des projections pour préparer la découverte d'une œuvre, ainsi que des ateliers consacrés à la fabrication des films, notamment d'animation. Ces rencontres permettent aux élèves de mieux comprendre les images et de découvrir les différents métiers du cinéma.

Auriez-vous une anecdote qui reflète particulièrement l’esprit des Écrans ?

Un souvenir nous vient à l'esprit : le passage à la projection numérique, en 2012. À cette époque, notre association, avec d'autres réseaux de salles, a créé un fonds de mutualisation régional, qui fonctionnait un peu comme une coopérative.

L'objectif était de mettre en commun les aides dont certaines salles bénéficiaient pour leur transition numérique, afin de permettre à celles qui disposaient de moins de moyens financiers d'accéder elles aussi aux équipements nécessaires.

Ce fonds a été très utile au réseau. Il incarne des valeurs qui restent centrales dans notre travail : la mise en commun des ressources, la solidarité entre les structures et la mutualisation. C'est une bonne illustration de ce que permet le travail en réseau.

Que représente pour Les Écrans leur appartenance au réseau national de la Cinémathèque du documentaire ?

Nous avons rejoint le réseau de la Cinémathèque du documentaire en 2021, après la création du label Oh My Doc!, dont nous étions partenaires. Philippe Bachman [ndlr : ancien directeur de la Cinémathèque du documentaire] nous avait alors invités à rejoindre le réseau.

Ce qui nous intéresse particulièrement, c'est de découvrir les initiatives menées dans d'autres territoires : des structures que nous ne connaissions pas, des festivals et des actions portées dans des régions que nous connaissons moins.

Ces échanges permettent de confronter les expériences, de découvrir d'autres manières de travailler et d'enrichir nos propres pratiques. Même si les rencontres ont souvent lieu à distance, les temps d'échange en présentiel sont précieux. Ils permettent de prendre du recul sur nos actions et de nourrir une réflexion collective autour de la diffusion du documentaire.

Pour terminer, auriez-vous quelques recommandations de films documentaires à nous partager ?

Nous aimerions tout d'abord recommander Le Retour du projectionniste, d'Orkhan Aghazadeh, qui figurait dans la dernière édition du Printemps Documentaire et a été un véritable coup de cœur pour le comité de sélection. Nous avions choisi une image du film pour illustrer notre programmation. Les projections ont aussi été l'occasion de proposer des démonstrations de projection de films expérimentaux sur pellicule, en partenariat avec le laboratoire 1824, basé en Ardèche. Ces moments ont suscité des discussions avec les spectateurs autour du métier de projectionniste et de l'importance de conserver une salle de cinéma dans sa ville. Le film nous a touchés autant par ses qualités cinématographiques que par sa proximité avec notre travail quotidien.

Nous souhaitons également mettre en avant Irish Travelers d’Alexander Murphy, un film repéré assez tôt, que nous avons pu présenter lors d'une journée professionnelle organisée dans le cadre des États généraux du film documentaire à Lussas. Nous sommes heureux de voir ces films, découverts en festival et accompagnés lors de rencontres professionnelles, poursuivre leur vie en salles et susciter des échanges avec les publics.

Enfin, nous attendons avec intérêt Les Horizons disparus de Julien Elie [ndlr : film labellisé Oh My Doc!, sortira en salles le 2 décembre 2026), présenté récemment lors d'une journée de visionnement. Le film a fait l'unanimité parmi les programmateurs et programmatrices présents, tant pour son sujet que pour son travail visuel, notamment ses très belles images en noir et blanc. Il n'est pas encore sorti en salles, mais nous espérons pouvoir l'accompagner au sein de notre réseau.

Ces trois recommandations témoignent de ce qui nous anime : découvrir des œuvres singulières, créer les conditions de leur rencontre avec les publics et faire vivre le documentaire bien au-delà de sa première projection.

 

 

Propos recueillis par Judith Rappoport, en stage à la Cinémathèque du documentaire

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