À la rencontre du réseau LCDD #35 : L'ACID

Tandis que l’été se termine, la Cinémathèque du documentaire a pu s’entretenir avec Laure Vermeersch, cinéaste et co-présidente de l’ACID. L’occasion de revenir sur les initiatives de la structure pour la diffusion des films, la programmation des films à Cannes et la reprise à Paris qui se tiendra au Louxor du 17 au 20 septembre puis à Marseille, Lyon, Montreuil, Malakoff et Ivry-sur-Seine à partir d’octobre.

Pouvez-vous nous présenter l’ACID, ses missions et la place du documentaire ?

Je suis réalisatrice, en l'occurrence, une cinéaste documentaire, mais l'ACID est une association qui inclut des cinéastes tant documentaire que de fiction, souvent l’un et l’autre. Je suis aussi coprésidente de l'ACID avec Pamela Varella depuis quelques années.

L'ACID, c'est avant tout une association de cinéastes qui, depuis 30 ans, se consacre à la diffusion du cinéma en salle. Elle a été créée par des cinéastes engagés qui se mobilisent à l’époque pour palier à l’inexistence dramatique en dehors des salles parisiennes d’un pan entier de la cinématographie française, en l’occurence le cinéma d’auteur indépendant. La situation aujourd’hui est différente - ce cinéma est en effet reconnu par les exploitants et sa diffusion est un enjeu des institutions, mais la concentration excessive du secteur est malgré tout entrain d’étouffer sa diffusion en salle. Malgré une belle réception critique dans la presse, et sur les réseaux, malgré le succès dans les festivals, auprès de tous les publics et en particulier des plus jeunes, il reste difficile de voir ces films en salle, qui ne bénéficient pas d’un budget publicitaire comparable, ni de la puissance des gros distributeurs et des plus gros réseaux de salles. Alors que le cinéma documentaire avait gagné un crédit auprès du public, depuis la fermeture des salles au moment du COVID, il est particulièrement mal loti. Même si les films sont aimés, les acteurs du secteur craignent de ne pas avoir les reins assez solides pour pouvoir les programmer. Dans ces circonstances, L’ACID continue de se battre pour représenter de façon aussi concrète que possible ces réalités auprès des institutions et invente en permanence de nouveaux dispositifs pour remédier à cette situation alarmante. Les cinéastes de l’ACID accompagnent des films indépendants dont la diffusion est fragiles (faible nombre de copies/d’écrans), que nous choisissons pour leur force, leur invention formelle, parce qu’ils posent sur notre monde un regard à nul autre pareil, parce que ce cinéma c’est l’art et la vie même. C’est un cinéma libre dont nous ressentons la nécessité, aujourd’hui plus que jamais.

Chaque année, l’ACID accompagne une sélection de films à Cannes. Comment construisez-vous cette sélection ? Quels sont, selon vous, les enjeux de cette diffusion au-delà du festival ?

Ce dispositif est, depuis le début de ce choix de Cannes, une opportunité pour certains cinéastes qui n’avait que très peu de chance d'être projetés en sélection officielle parce qu’ils sont trop personnels, soit trop imaginatifs, trop inventifs dans les formes, trop iconoclastes. Parce qu'il y a toutes sortes de raisons pour lesquelles le cinéma indépendant peut parfois ne pas avoir droit à la parole. L’ACID est beaucoup plus construite et structurée et, par conséquent, a un moyen d'emmener un grand nombre de films en section parallèle - qui est maintenant intégrée au festival de Cannes. 
On est 14 cinéastes, autant d’hommes que de femmes, qui se réunissent à partir du début janvier. Je crois qu'on est presque à 600 films lors de l’appel à films. Après un premier tri, une deuxième sélection a ensuite lieu en plénière. On atteint probablement entre 40 et 60 films selon les années lors de la plénière, qu'on discute pendant une semaine, au terme de laquelle, il y en a 9 qui finiront dans la programmation que nous faisons à Cannes. Nous faisons ça avec un système qui oblige les cinéastes à véritablement se positionner sur des films qui sont prêts à emmener eux-mêmes en salle. Avec un engagement comme ça, les discussions sont très passionnantes chaque année.
Alors après, il faut qu'on les emmène à Cannes. On fait un travail assez important de mobilisation autour de cette programmation durant le festival qu’on essaye de montrer le plus possible. Comme ça, on a une sorte de lien avec les exploitants qui seront la cheville ouvrière de la programmation en salle. Ensuite se poursuit notre travail en les accompagnants puisque l'une des caractéristiques de l’ACID est aussi d’aider la production pour trouver un distributeur. Un grand nombre d'entre n'en ayant pas.

L'ACID œuvre tout au long de l'année pour favoriser la circulation des œuvres indépendantes. Les rencontres avec les cinéastes et les publics occupent une place importante dans votre action. Pourquoi ces moments vous semblent-ils essentiels ?

L’expérience de la rencontre est très forte tant du point de vue des cinéastes que du public. Je crois qu'en fait, les cinéastes ont du plaisir à rencontrer les publics et discuter du cinéma, d'une façon de penser le monde. Ensuite, il y a une autre conviction qui est que, quand on est là avec les films, les publics sont plus nombreux. On remplit les salles alors que si on envoie le film tout seul, c'est parfois très difficile d'attirer l'attention sur le film. Le public en fait a envie de cette discussion, de cet éclaircissement. Et petit à petit, il y a quelque chose qui se produit et où le public imagine le cinéma comme un endroit où on pense et comme un endroit qui permet d'élaborer des idées, d'élaborer des regards, etc. Et ça je pense que c'est au cœur du cinéma et de l'expérience de la salle qu'on défend. Contrairement à ce que certains avancent, le cinéma n'est pas forcément un lieu de divertissement. La salle devient aussi un lieu et un moment de rencontre, de croisement de points de vue différents, des envies qu'on peut habiter. Je dirais que ça fait partie des raisons pour lesquelles ça fonctionne.
On accompagne en salle une importante diversité de films. C’est pas si facile de savoir ce qui est en salle, et toute personne qui va faire du documentaire le sait très bien. Faire savoir que le film est disponible, s’il n’a pas été accompagné par une grosse opération marketing, ce n’est pas forcément évident. Il faut aller chercher le public et quand on le fait, les gens sont passionnément intéressés.

Les Jeunes Ambassadeur.ices occupent une place importante dans vos actions de médiation. Quel est leur rôle auprès des publics et qu'apporte leur regard sur les films accompagnés par l'ACID ?

L'initiative qu'on a créée était pionnière. Aujourd'hui, on a probablement une centaine d'ambassadeur·ices, essentiellement des jeunes entre 16 et 25 ans. Cela fait des années qu’avec ce dispositif, on développe un lien avec des lycéens, des universitaires avec lesquels on entretient des discussions, on fait des formations, et des rencontres avec des professionnels pour découvrir un certain nombre de métiers du cinéma. Je dirais qu'on essaie le plus possible que les ambassadeur·ices, qui sont pour la plupart de très jeunes gens, apprennent la façon dont ils vont présenter les choses en salle, mais en général ce qui se passe, c’est que ce sont les jeunes qui inventent eux-mêmes la façon dont ils vont proposer des nouveaux formats aux salles. Ils font des séances spéciales auprès de la salle qu’ils connaissent. Ce sont eux qui prennent notre place et qui invitent des cinéastes, qui accompagnent et qui programment les séances. Certains d'entre eux sont extrêmement inventifs sur la façon dont ils communiquent sur les réseaux sociaux. On a des groupes à Toulouse par exemple qui font un travail merveilleux sur Instagram. Et puis en général, ils embarquent avec eux leurs amis, leur réseau avec une langue qui est enthousiasmante. Ce qui est intéressant, c'est à quel point ils sont prêts à défendre les films. Ils sont présents lors du festival de Cannes et dans les reprises. 
Dans les choses un peu nouvelles, il y a eu une table ronde qui s'est organisée en région Provence-Alpes Côte d’Azur avec Les Écrans du Sud [nb : également membre du réseau LCDD]. Le partenariat avec le Pass Culture est de plus en plus efficace. Par ailleurs, le réseau de l’ACID illustre quelque chose qui nous tient à cœur, qui est de faire de plus en plus de décentralisation, c'est-à-dire de travailler les choix et orientations avec des personnes qui sont directement impliqués en régions.

L’ACID accompagne les films après leur sortie, en lien avec les salles de cinéma et les professionnel·les. Quels sont les publics que vous aimeriez toucher à l’avenir ?

Depuis peu, on fait un travail auprès de publics en prison. Ce sont des expériences passionnantes pour nous. Il y a aussi le travail sur la ruralité que l’on appelle “décentralisation”. Historiquement, on a des liens forts avec des salles dans des petites et moyennes villes, et aujourd'hui, la question qui se pose c'est jusqu'à quel point on peut accompagner des films dans des régions qui pourraient être considérées plus ou moins comme des déserts du cinéma. Cela fait partie des endroits d'intervention sur lesquels on travaille. 
Pour l'instant c'est assez difficile mais on invente, on est en train de faire des propositions qui sont plus ou moins des expérimentations dans le cadre du renforcement des liens avec les salles de petites villes. L'idée c'est de pousser des cinéastes à approcher leur salle locale ou inversement et d’encourager les salles locales à développer un projet avec des cinéastes qu’ils connaissent et dont ils savent qu'ils sont dans leur public. Voilà une idée des dispositifs qui sont extrêmement personnels. Pour avoir moi-même fait des séances dans ma salle locale, je trouve que c'est passionnant d'être avec l'exploitant en train de parler de cinéma. Ils ont déjà un lien avec leur public et là, tout d'un coup, il y a un lien plus fort qui s’établit dans la durée. Ça se fait beaucoup sur le documentaire et le documentaire étant un format qui n'est pas toujours facile à accompagner en salle, on a pu constater des salles combles avec ce dispositif, c'est-à-dire que les publics savent à quelle date vont être programmés des documentaires et ils sont en rendez-vous.

Qu’est ce qu’être membre du réseau de la Cinémathèque du documentaire signifie pour vous ?

À l’époque [de la création de la Cinémathèque du documentaire], on était en dialogue avec celles et ceux qui ont porté le projet, en y attachant énormément d’intérêt, d’importance, à la question du documentaire en salle, parce qu’on sait à quel point la diffusion du documentaire en salle n’est pas forcément fournie. Je dirais qu’on est dans des années où on a presque l’impression qu’on est au front, que ça devient de plus en plus compliqué, surtout avec le passage du Covid. Heureusement, le réseau LCDD nous permet de découvrir les actions des autres cinémathèques et structures. On voit aussi comment les documentaires peuvent circuler dans d’autres espaces puisque nous, on travaille exclusivement en salle. Donc, à plein d’égards, je dirais que le travail est parallèle et s’inspire sans s’inspirer directement du travail de la Cinémathèque du documentaire.

Auriez-vous quelques recommandations de films documentaires à nous partager ?

Je voudrais mentionner Cœur secret, de Tom Fontenille. C’est un récit familial. Il y a une sorte de vitalité dans la façon dont la parole est inventée et s’échange petit à petit pour raconter, de façon extrêmement sensible, un moment de la vie familiale. Mais un moment qui n’est pas neutre, puisqu’il s’agit d’un moment saisi entre la mort de la mère et la réinvention d’un père, qui se réinvente comme personnage trans… Il y a une sorte de mélancolie, de façon de travailler les couples et de faire durer les écarts, en nous mettant dans une situation d’extrême sensibilité.

La Détention,un film de Guillaume Massart, dans un tout autre registre. Il reprend l’héritage de Wiseman et, avec une rigueur, il met sa caméra dans une salle de classe d’une administration pénitentiaire où les agents apprennent leur métier. En restant dans ce dispositif rigoureux, il arrive à saisir cette complexité qu’est l’organisation de la détention et la violence de l’enfermement.

Virage de Céline Carridroit et Aline Suter. Un film documentaire extraordinaire, si ce n’est qu’on a l’impression qu’à tout moment, on peut être pris dans un cinéma de fiction. C’est un film suisse, merveilleusement vivant et drôle que je recommande chaudement.

 

 

 

Propos recueillis par Clément KONSLER, alternant à la Cinémathèque du documentaire

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