Alors que la Cinémathèque de Toulouse a récemment rouvert ses locaux de la rue du Taur, la Cinémathèque du documentaire est allée à la rencontre de Franck Lubet, responsable de la programmation. L'occasion d'échanger autour des futures programmations qui prendront place dans ces nouveaux espaces, mais aussi de découvrir les ambitions et les perspectives qu'ouvre cette réouverture.
Pouvez-vous nous présenter les origines et spécificités de la Cinémathèque de Toulouse qui a récemment rouvert ?
Avec pas loin de 60 000 copies argentiques, plus de 100 000 affiches et 500 000 photos, la spécificité première de la Cinémathèque de Toulouse est d’être la plus importante archive de cinéma française hors Paris.
Aujourd’hui nous entrons dans une nouvelle ère après une première salve de travaux qui ont vu naître une nouvelle salle de 100 places pour renforcer nos salles préexistantes – une de 200 places avec un écran carré comme on n’en fait plus, et qui est juste parfait pour rendre toute sa puissance au cinéma muet, et une salle de 40 places que l’on utilise principalement pour montrer des curiosités issues de nos collections. Avec cette nouvelle salle nous pourrons aller plus loin dans la variété et la diversité de nos programmations. Parce que le rôle d’une cinémathèque est de donner à revoir les grands classiques de l’histoire du cinéma tout en donnant à (re)découvrir les oubliés de cette même histoire – questionner l’histoire du cinéma et la remettre en question. Ou, pour le dire vite, la programmation, ce n’est pas juste donner à voir, c’est mettre en regard.
Une deuxième session de travaux débutera cet automne, cette fois au centre de conservation (à Balma) où sont conservées toutes nos collections. Y seront construits des extensions des bâtiments existants afin de pouvoir y intégrer de nouveaux films, affiches et autres documents non-films, nos espaces de stockage actuels étant arrivés à saturation. C’est la partie la moins visible, mais la plus importante pour nous. Parce que ce qui caractérise d’abord et avant tout une cinémathèque est sa collection. Et une collection est vivante quand elle continue à s’accroître.
À l'automne 2026, une rétrospective hommage à Jean-Pierre Thorn est prévue, en partenariat avec la Bpi. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Oui, on va faire ça en partenariat avec la Bpi [Bibliothèque publique de l’information]. Marion Bonneau [programmatrice de LCDD] va faire la programmation pour Paris.
Chez nous, ce sera assez simple. On fera tout car on a la majorité des films de Jean-Pierre Thorn dans les collections puisqu’il était très proche de la Cinémathèque de Toulouse. Il y a déposé ses archives. On a tous ses films, dont certains qu’on a numérisés et même restaurés. C'était un travail en commun avec Jean-Pierre. Il nous a à la fois déposé toutes ses archives, mais aussi ses films et les droits. Cette rétrospective, c'est surtout un hommage à un vrai compagnon de route de la Cinémathèque. Pour cette rétrospective, on va tout montrer : la totale quoi, avec à la fois la partie documentaire, mais aussi la fiction. Il y a une petite partie fiction, même s’il est quand même plutôt connu pour le documentaire.
Vous lancez en octobre un rendez-vous mensuel entièrement dédié au documentaire : Docurama. Comment les films vont-ils être programmés ?
L'idée est de faire quelque chose d’assez nouveau, même complètement nouveau par rapport à notre approche de la programmation à la Cinémathèque de Toulouse.
Ici, on ne fait pas véritablement de distinguo entre fiction et documentaire. En fonction de la programmation, on va mélanger de la fiction et du documentaire. On ne fait pas une distinction radicale. Pour nous, c'est un genre comme le mélodrame, le cinéma policier, la comédie. On va travailler également le documentaire ou une figure de documentaire à travers une rétrospective. Et là on se disait que ce serait bien d'organiser un rendez-vous plus régulier, consacré au documentaire, pour essayer de le travailler peut-être dans son histoire. C'est un peu ça l'idée avant tout : remettre en avant des films ou des figures qui ne rentreraient pas forcément dans une rétrospective. Les inscrire dans une autre histoire
Et en même temps, on ne veut pas s'interdire non plus d'aller du côté du contemporain, parce qu’ on est souvent sollicités aussi par des productions qui aimeraient présenter leurs films documentaires qui ne trouvent pas forcément d'écrans. Là, avec ce rendez-vous, ça nous permettra un peu plus de flexibilité pour aussi donner la possibilité de montrer des films récents qui ne trouveront pas de place sur des écrans de salles d’exploitation, en privilégiant les films qui travaillent sur les archives.
Un cycle consacré aux femmes documentaristes de l'Allemagne de l'Est est en préparation. Comment cet événement est-il pensé ?
La DEFA [Deutsche Film AG, société de production cinématographique d’État de la RDA], c'est un vieux projet que l'on a avec le filmMuseum de Potsdam. Là-bas, j'avais pu découvrir quelques films documentaires. Ce qui m'avait frappé c’est qu'il y avait beaucoup de liberté dans le cinéma documentaire Est-Allemand alors qu'on pourrait s'attendre en fait à une cinématographie propagandiste de la part d’un régime autoritaire. On pourrait s'attendre à ce que le documentaire soit complètement phagocité, éléments de propagande, etc. mais en fait on décèle une forme de liberté folle dans la création, dans l'écriture et dans les sujets abordés. Ça fait au moins 15 ans que l’on a cette idée. Et tout un travail de restauration étant mené sur ces films de la part de collègues allemands, le moment est venu.
À Potsdam, ils ont un événement qui s'appelle “Women in March” au mois de mars et ils vont y présenter des films, dont de nouvelles restaurations sur des documentaristes est-allemandes. Voilà, là, ça se liait, ça se croisait et donc on s’est dit qu’on allait reprendre une partie de la programmation pour montrer ce travail là. On est sur des films qui sont plutôt fin des années 70 début 80.
Pour le moment le travail est encore en cours, donc je ne peux pas vous dire exactement de quoi la programmation sera faite, mais c'est un sujet vraiment très intéressant.
Quels sont les accompagnements autour des séances que vous proposez pour le tout public ? Et quel est le lien avec l’enseignement supérieur - notamment l’école publique de cinéma voisine ?
Sur les questions de médiation en règle générale, on invite beaucoup de cinéastes qui sont toujours en vie, surtout quand on fait une rétrospective. En fait on les invite pour une rétrospective et on va organiser une rencontre ou une masterclasse.
Après, il peut y avoir des moments différents, par exemple pour Wiseman, on avait fait une rétrospective en sa présence et on avait fait une rencontre et une table ronde avec des chercheurs qui avaient travaillé sur ses films. C'est un partenariat avec l'université UT2J ici à Toulouse. Il peut y avoir des choses comme ça qui se montent, surtout avec des partenaires plutôt universitaires parce qu'on essaye de travailler aussi forcément avec le local. Par exemple, on avait monté une programmation sur la révolution des œillets au Portugal juste avant la fermeture [de la Cinémathèque de Toulouse pour travaux]. On avait organisé une conférence avec l’université Toulouse Jean Jaurès sur le Salazarisme par exemple et on avait fait venir des intervenants de la Cinemateca Portuguesa. C’était une rétrospective uniquement documentaire sur des films qui prennent place uniquement pendant le mouvement, à la fois témoin et acteur de la Révolution.
Quel public accueillez-vous principalement ?
Le public de la cinémathèque est très varié : il rassemble aussi bien des jeunes adultes que des personnes plus âgées. La composition du public dépend beaucoup des programmations proposées.
Certaines séances attirent un public très jeune et nombreux, tandis que d'autres réunissent davantage les abonné·es habituel·les, avec une quarantaine de spectateur·rices mêlant des personnes d'une vingtaine d'années et d'autres plutôt quinquagénaires.
La cinémathèque s'adresse avant tout à tous les publics. Il n'y a pas de ciblage particulier : le cinéma est considéré comme un art populaire, accessible à chacun, sans qu'il soit nécessaire d'être spécialiste ou historien·ne du cinéma pour apprécier les films. Même les œuvres patrimoniales peuvent être comprises et appréciées par de jeunes spectateur·rices. À Toulouse, ville très étudiante, il pourrait y avoir davantage d'étudiant·es dans les salles, malgré une fréquentation déjà présente. Il reste donc un travail à mener pour attirer encore plus de monde. L'objectif est de trouver un équilibre entre des films plus accessibles, qui permettent de faire venir un large public, et des propositions plus exigeantes. L'idée est que des spectateur·rices venus pour un film connu puissent ensuite découvrir d'autres œuvres plus inattendues et élargir progressivement leur curiosité cinématographique.
Est-ce que vous auriez une anecdote qui reflète l’esprit de la Cinémathèque de Toulouse ?
Je n'ai pas vraiment d'anecdote qui refléterait directement l'identité de la Cinémathèque de Toulouse. En revanche, il y en a une qui me semble assez révélatrice d'une réalité plus large, qui concerne de nombreuses structures culturelles situées hors de Paris.
Au début des années 2000, la Cinémathèque de Toulouse avait organisé une importante rétrospective consacrée à Pier Paolo Pasolini. C'était un événement d'envergure, avec plusieurs invités, des rencontres et notamment la présence de Laura Betti. Quelques mois plus tard, une rétrospective Pasolini est organisée à la Cinémathèque française, à Paris. Cette fois, Libération y consacre une pleine page. À ce moment-là, un spectateur vient nous demander quand nous comptions programmer Pasolini à Toulouse. Je lui ai répondu, que nous l'avions déjà fait trois ou quatre mois auparavant.
Cette anecdote illustre, selon moi, un phénomène plus large : la tendance de la presse nationale à se concentrer principalement sur ce qui se passe à Paris. Pourtant, il existe partout en France des structures culturelles qui proposent un travail remarquable. Le problème est que, si la presse nationale n'en parle pas, une partie du public local ignore parfois même ce qui se déroule près de chez elle. Au-delà du public, cette visibilité a aussi des conséquences institutionnelles. Les élus et les collectivités s'appuient souvent sur les médias nationaux pour évaluer l'importance des initiatives culturelles. Une médiatisation plus équilibrée permettrait sans doute de mieux faire reconnaître le travail mené par les structures en région et de mieux comprendre leur utilité, notamment lorsqu'il est question de financements et de subventions. La Cinémathèque de Toulouse est déjà relativement privilégiée, mais cette réflexion vaut surtout pour les plus petites structures : les cinémas, théâtres, festivals et lieux culturels qui accomplissent un travail essentiel sans toujours bénéficier de la reconnaissance qu'ils méritent. C'est finalement le message que j'avais envie de faire passer : il se passe des choses formidables en dehors de Paris, et elles gagneraient à être davantage mises en lumière.
Vous êtes membre du réseau LCDD depuis sa création, qu’est ce que cela signifie pour vous ?
Pour nous, faire partie de ce réseau signifie avant tout participer à un travail collectif. Cela rejoint d'ailleurs ce que j'évoquais précédemment : l'importance du partage et de la coopération. Le réseau permet aux différentes structures de construire des projets ensemble, de les faire circuler et de mutualiser leurs ressources. Ce que j'apprécie particulièrement, c'est que ce fonctionnement n'est pas centralisé. Les membres du réseau peuvent faire des propositions, partager leurs idées et les faire remonter. La Cinémathèque du documentaire joue alors un rôle d'accompagnement : elle favorise les échanges et aide parfois des structures plus petites à développer des projets autour du documentaire. C'est tout un maillage qui se met en place. Pour moi, c'est aussi cela, la culture : travailler ensemble, réfléchir collectivement et faire émerger des initiatives communes.
Bien sûr, ce n'est pas toujours simple. Monter des projets à plusieurs, organiser la circulation des films ou des invités demande du temps et de l'énergie. C'est un travail souvent chronophage. La Cinémathèque de Toulouse est représentée dans les espaces du réseau par plusieurs personnes qui interviennent à différents niveaux. Nous essayons malgré tout de rester impliqués, parce que cette dynamique collective nous paraît essentielle. Au-delà de l'aspect professionnel, ce réseau crée aussi un véritable sentiment d'appartenance. Il y a une forme de solidarité, presque une dimension familiale. Finalement, c'est peut-être cela le point de départ de la culture : faire ensemble, s'entraider et construire des projets collectifs au service des publics.
Auriez-vous quelques recommandations de films documentaires à nous partager ?
J'ai un peu réfléchi à la question, et c'est compliqué de ne choisir que trois films. Finalement, je me suis orienté vers des recommandations en lien avec la question des archives, parce que c'est un sujet qui me tient particulièrement à cœur.
Je commencerais par La Chute de la dynastie des Romanov d'Esther Choub. Esther Choub est une immense cinéaste soviétique, aujourd'hui encore trop méconnue. Ce film de montage, réalisé à partir d'images d'archives, avait été commandé pour les dix ans de la Révolution soviétique. Elle y mêle des films issus des collections de la famille impériale à des images révolutionnaires pour interroger les prémices de la chute du régime tsariste. À travers ces images tournées avant la révolution, souvent proches du film amateur ou familial, elle montre comment certains signes annonçaient déjà les bouleversements à venir. C'est un documentaire muet fascinant, extrêmement précoce dans sa manière de penser les archives comme un outil d'analyse historique. Il marque véritablement l'histoire du cinéma documentaire.
Dans cette même idée d'une histoire racontée à travers les images, je recommanderais ensuite Vidéogrammes d'une révolution d'Harun Farocki et Andrei Ujică. Le film revient sur la chute de Nicolae Ceaușescu en Roumanie à partir d'images de télévision et de vidéos amateurs tournées au moment des événements. En reconstituant les quelques jours de la révolution, il interroge la manière dont les images officielles et privées participent à la fabrication de notre compréhension de l'histoire. C'est, à mes yeux, un immense film de montage et une œuvre essentielle du cinéma documentaire.
Je poursuivrais avec Vie et mort d'Oscar Pérez de Romain Champalaune. Oscar Pérez était un policier d'élite vénézuélien qui est entré en rébellion contre le régime de Nicolás Maduro. Très présent sur les réseaux sociaux, il documentait lui-même son parcours à travers les vidéos qu'il publiait en ligne. Le film est entièrement construit à partir de ces images. Il compose ainsi une forme d'autoportrait fragmentaire, fait de silences, d'ellipses et de mises en scène de soi. C'est une œuvre vertigineuse qui interroge la manière dont les nouvelles technologies transforment notre rapport aux archives et à la mémoire.
Enfin, j'aimerais évoquer un dernier film qui dépasse peut-être les frontières traditionnelles du documentaire : Purple Sea d'Amel Alzakout et Khaled Abdulwahed. Le film naît d'un accident. Alors qu'elle fuit la Syrie par la Méditerranée, Amel Alzakout se retrouve au cœur d'un naufrage. Sa caméra, enfermée dans une protection étanche, s'active involontairement et enregistre la catastrophe : des fragments de corps, des allers-retours entre l'eau et la surface, des bruits étouffés, l'attente et la survie. Sur ces images brutes viennent se poser des textes et une voix poétique. Le résultat est d'une puissance bouleversante. C'est un film à la fois expérimental et profondément humain, qui rappelle que le cinéma peut parfois naître du hasard et de l'accident, tout en produisant des images d'une force inouïe.
Ces quatre films ont en commun d'interroger la manière dont les images fabriquent l'histoire, la racontent, la transmettent et la transforment. Ils montrent que les archives ne sont jamais de simples documents : elles sont aussi des outils de réflexion, de mémoire et de création cinématographique.
Propos recueillis par Clément KONSLER, alternant à la Cinémathèque du documentaire.
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