Rencontres Audiovisuelles organisent chaque année à Lille un festival international de courts métrages. Parallèlement, la structure exploite le lieu L'hybride, grâce à une programmation annuelle de courts métrages, dont les documentaires constituent une part importante des films projetés. L’équipe de la Cinémathèque du documentaire est partie rencontrer Sabine Costa, coordinatrice du pôle artistique, et Thomas Vallois, programmateur de films.
Pouvez-vous nous présenter les Rencontres Audiovisuelles et ses origines ?
Sabine Costa : Les Rencontres Audiovisuelles, c'est une association qui a été créée en 1998 par trois étudiants. C’est ce même groupe qui a créé le Festival international du court-métrage de Lille dont la première édition s’est tenue en 2001. Ensuite, l'association s'est développée. Le festival existe toujours, il va faire sa 26e édition cette année. Il y a également le lieu de diffusion L'hybride, une salle de projection à Lille dont on assure la programmation annuelle, qui a ouvert en 2007. C’est un lieu entièrement dédié au court métrage - le seul cinéma de France. Mais ça n'a pas toujours été le cas, au début, il y avait du long-métrage et du court. Et puis, petit à petit, ils se sont rendus compte qu'il y avait plus de public sur le court-métrage que sur le long. Il y a toujours eu une forte sensibilité pour les nouvelles images. C'est de là que vient le nom “Rencontres Audiovisuelles”, parce que quand l'association a été créée, c'était aussi le développement de la vidéo et en quelque sorte, la démocratisation de l'acte de filmer, de faire un film. L'association s'est toujours intéressée aux nouvelles images. Nous avons trois axes de travail, la diffusion, l’innovation (avec le video mapping), et l’éducation ; on a un service d'éducation des images qui mène des ateliers et qui va aussi porter des projets, qui sont plutôt des projets de première découverte du format court.
Thomas Vallois : Sachant qu'en plus de tout ça, de ce qu'on fait à Lille, il nous arrive assez régulièrement d'être missionnés par d'autres strutures comme des médiathèques, des mairies, qui veulent un programme de courts-métrages sur une thématique. À ce moment-là, on va leur proposer un programme de courts-métrages en fonction de leurs thématiques et événements.
Vous organisez le 4 juin la soirée "Braquage" et le 5 juin une soirée avec la revue "Débordements". Pouvez-vous nous en dire plus ?
S.C. : On a organisé cette séance en partenariat avec l'association parisienne Braquage ; plusieurs membres du collectif viennent à Lille installer leur projecteur 16 mm dans L'hybride et on va faire une projection qui va être intégralement en copie pellicule. Elle sera précédée d'un atelier de grattage sur pellicule et donc le petit groupe pourra ensuite projeter le film qu'ils auront bricolé en début de séance. Pour composer la programmation, on est allé piocher dans le cinéma expérimental et notamment beaucoup de films de patrimoine pour faire un lien direct avec ce qui se produit en termes de métamorphose d'espace que ce soit au cinéma et en mapping immersif. Cette thématique des espaces métamorphosés fait directement référence à un nouveau programme immersif qui s'intitule “Illusion”. On a confié à huit artistes le soin de réaliser un mapping immersif sur le thème de l'illusion, en laissant libre leur façon d'apprécier ce terme. Beaucoup ont travaillé sur la métamorphose de l'espace, le fait de recréer un nouvel espace à travers un principe d'illusion et d'art optique.
T.V. : Également avec le soutien de la Cinémathèque du documentaire, on a le lendemain, le vendredi 5 juin, une soirée avec la revue Débordements autour de La Vie Plus Belle. Récemment invitée au festival Cinéma du réel, La Vie Plus Belle propose un projet assez fou de remake de l'intégrale de Plus Belle la Vie avec des habitant·es de Saint-Étienne. L'idée à travers ce remake fait en autogestion avec les moyens du bord, c'est de faire un portrait de la ville, de notre pays, du monde actuel, de laisser l'actualité s'inviter au cœur de ce projet et donc en donner une part documentaire.
La 26e édition du Festival international du Court Métrage de Lille se tiendra du 17 au 27 septembre 2026. Quelles sont les spécificités de ce festival ?
T.V. : Le festival existe depuis 2001 et c'est un festival de court-métrage généraliste. On a trois programmes de compétition nationale et trois de compétition internationale - soit une trentaine de films en tout. On a à cœur dans chaque programme de mêler différents genres, différents types de films, que ce soit de la fiction, du documentaire, des films expérimentaux et de l'animation. Chaque année, on lance un appel à films au mois de janvier et on reçoit environ 800-900 films à partir desquels on fait notre sélection pour la compétition. À cela va s'ajouter d'autres types d'événements : un rendez-vous, une journée professionnelle, la Nuit de l'animation, un challenge créatif, des rencontres avec les réalisateurices et aussi une masterclass chaque année autour d'un·e invitée d'honneur.
S.C. : C'est un festival en plein air et une compétition où l'ensemble du palmarès est déterminé par le prix du public. Il y a cinq prix qui sont donnés et il y a vraiment un calcul qui est fait pour refléter fidèlement ce que le public a pensé des films : quand le spectateur arrive, on lui distribue un bulletin de vote où toutes les séances apparaissent et s'il revient, il garde ce même bulletin et va voter pour ses trois films préférés par compétition, donc compétition nationale d'un côté et internationale de l'autre. Et s'il a vu les trois programmes de la compétition nationale, il va voter pour ses trois films préférés parmi les trois, son vote aura donc plus de valeur que s'il n’en avait vu qu'un seul. C'est donc un vote du public assez précis, ce n'est pas parce qu’une séance est pleine que c’est forcément un film de cette séance qui va gagner.
Vous assurez la programmation annuelle de L'hybride, une salle de projection à Lille. Comment choisissez-vous les films programmés et quelle est la place du documentaire dans cette programmation ?
S.C. : Oui, on a rouvert en mars L'hybride, suite à un an de travaux.
T.V. : Un peu comme le festival, on a à cœur d'avoir des programmes assez variés en termes de formes cinématographiques, donc quasiment systématiquement dans nos programmes de court-métrage, il y a un ou plusieurs documentaires, parce qu'on aime bien justement profiter de cette liberté que nous offre le format court-métrage. Vu que les personnes ne viennent pas voir un film en particulier, mais plutôt pour une thématique, parce qu'ils font confiance à la ligne éditoriale et c'est justement l'opportunité pour nous de montrer des films qu'ils n'ont peut-être pas forcément l'habitude de voir. Et pour trouver les films, on va faire des recherches par thématique. L'hybride va aussi permettre de montrer les films qu'on n'aura pas pu retenir pour le festival faute de place, mais qu'on trouve pour autant tout à fait intéressants.
S.C. : Il y a aussi une forte sensibilité dans l'association pour le cinéma d'animation, et c'est aussi ça qui a conduit l'association vers le vidéo mapping. Depuis quelques années, les films documentaires animés se sont beaucoup développés. C'est vraiment une forme qui est née assez récemment, je pense avec Valse avec Bachir (Ari Folman, 2008). Du coup, on a même un rendez-vous consacré aux documentaires animés.
Justement, vous évoquez le video mapping. Vous avez lancé le Video Mapping European Center en 2017. Quel est ce projet et est-ce que cette forme a été investie pour des projets documentaires ?
S. C. : Le Video Mapping European Center, c'est un dispositif qui a été créé autour de toutes les actions qu'on organise dans le videomapping. C'est une discipline récente et qui du coup n'est pas encore très organisée. L'idée c'est d'accompagner le développement de la filière depuis des travaux de recherche, une activité de formation, jusqu'à la diffusion et la sensibilisation du public. Il s’agit d'un dispositif international, qui rassemble les acteurs à différentes échelles. Au-delà des événements qui peuvent être visibles par le public, comme le festival de videomapping à Lille, il y a aussi tout un travail de maillage du réseau au niveau international et de développement de la filière mapping, qui est encore récente, et donc, qui reste à structurer.
Et pour faire un pont avec le documentaire, auparavant L'hybride était uniquement consacré au court-métrage et maintenant sa programmation est enrichie de contenus de videomapping que l'on va produire. Pour cela, on ouvre des résidences d'écriture et création de mapping. Ça peut être des auteurs qui viennent du documentaire et une œuvre de mapping peut être tout à fait être documentaire. Et moi, j'ai une forte sensibilité pour le documentaire, c'est de là d'où je viens professionnellement. Donc, l'idée en arrivant à ce poste-là, c'est aussi d'accompagner la ligne artistique de l'association, tant sur le côté mapping que le court-métrage dans cette direction. Depuis qu'on a rouvert L'hybride, on n'a pas encore eu de production de mapping immersif documentaire, mais ça viendra. Et par ailleurs, il y a déjà eu du mapping monumental documentaire.
Vous menez également de nombreuses actions éducatives, telles que des projections pédagogiques et des ateliers de création audiovisuelle et pratique artistique. Pouvez-vous nous parler de ces projections et des activités de ces ateliers ?
S.C. : Il y a un programme assez historique dans l'association qui s'appelle Ciné Soupe. C'est un programme itinérant de court-métrage qui est élaboré pour l'année et qui va sillonner la région. C'est nos collègues du pôle Éducation à l’image qui vont partir dans des grandes villes mais aussi dans plein de petits villages pour montrer des courts-métrages. Ils viennent avec tout le matériel de projection, donc ça peut vraiment se faire dans des salles municipales qui ne sont pas forcément équipées, aussi auprès de scolaires. Pour les séances publiques, il y a le programme qui est diffusé et un temps d'échange ensuite, avec une médiation assez poussée. On va décortiquer les films, la façon dont ils sont faits, les intentions, et beaucoup aussi écouter le public, ce qu'ils ont pensé des films, quels étaient leurs films préférés, etc. L'échange se poursuit ensuite autour d'un bol de soupe. Il y a également des projections pour les scolaires qui vont se faire dans la journée dans ces villes et ces villages, ou ici à Lille. Il y a des ateliers de pratique, que ce soit sur comment est-ce qu'on fait un film en stop-motion, en papier découpé, comment est-ce qu'on interview des gens pour un reportage ou pour un documentaire. Ils peuvent avoir lieu, soit en temps scolaire, soit hors temps scolaire, avec des centres sociaux par exemple. Et puis, il y a aussi tout un travail sur la place des écrans au sein de la famille et des ateliers de videomapping.
Quel public accueillez-vous principalement ?
T.V. : Alors, pour le festival, on a un public assez large, étant donné que notre festival a lieu gratuitement en plein air au moment de la rentrée. On a vraiment un public assez large et donc exigeant dans la programmation. Pour L'hybride, je dirais que le gros de notre public est plutôt dans la tranche des 25-35 ans, même s’il arrive bien sûr d’accueillir des spectateur·ices hors de cette case. On a également un rendez-vous jeune public, avec une séance de films d'animation spéciale kids. Donc pour Lille, c'est essentiellement notre public, mais comme Sabine le disait, avec des programmes comme Ciné Soupe, on va aller chercher des personnes directement chez elles, dans leur commune, dans toute la région des Hauts de France.
Est-ce que vous auriez une anecdote qui reflète l’esprit de l’association ?
S.C. : Comme on le disait, le palmarès est établi par le vote du public, et on est toujours assez agréablement surpris du choix du public parce que des fois on a l'impression qu'il y a des films qui vont être plus faciles, notamment des fictions par exemple. Sauf qu’il s'avère que le film qui a le Grand Prix - donc le film qui a eu le plus de votes des deux compétitions réunies - c'est souvent un documentaire, ou alors toujours un film assez exigeant, en termes de réalisation et de sujet. En fait, les gens ne vont pas vers le film qui les a bien fait marrer, même si en général, ce film trouve sa place dans le palmarès. Mais le Grand Prix, souvent, c'est un film qui est assez fort cinématographiquement et dans son sujet.
T.V. : Il y a eu l'exemple d'Incident de Bill Morrison, il y a deux ans.
Pourquoi avoir rejoint le réseau de la Cinémathèque du documentaire ?
S.C. : Quand je suis arrivée dans l'association, j'ai repéré qu'il y avait déjà beaucoup de documentaires qui étaient diffusés. Je connaissais la Cinémathèque du documentaire et je me suis dit que ça pouvait être intéressant de rejoindre le réseau pour être au courant de l'actualité dans la diffusion du documentaire. Le soutien de la Cinémathèque du documentaire nous permet de développer les séances documentaires qu'on peut organiser et de faire des rendez-vous avec plus de rencontres. Une de nos premières idées, c'était notamment de faire une place au moyen-métrage documentaire, qui est une forme qui trouve difficilement sa place sur les écrans. Les festivals de courts-métrages comme le nôtre s'arrêtent souvent à 30 minutes, et dans les salles de cinéma c'est des longs-métrages, alors que cette forme de moyen-métrage, je trouve que ça donne de très belles choses. En en montrant à L'hybride, ça permet aussi un vrai temps d'échange avec le ou la réalisateurice, notamment parce que L'hybride est un lieu qui est vraiment convivial, et ce n'est pas impressionnant de prendre la parole en tant que public.
Ça nous permet aussi d’organiser les séances de documentaires animés, qui est un genre qui se développe beaucoup mais très récemment, et c’est assez passionnant de savoir comment est-ce que tout ça est fabriqué, donc ça nous permet d'avoir des échanges assez poussés un peu masterclass ou making-of sur des films d'animation documentaires.
Auriez-vous quelques recommandations de films documentaires à nous partager ?
On a décidé qu'on allait juste parler de courts-métrages :
- Incident de Bill Morrison (2023), qui était un coup de cœur pour nous quand on l'avait découvert au Festival de Clermont, et qu'on a été très content de pouvoir diffuser ensuite au Festival de Lille, et qui a eu le Grand Prix. C'est un film très dur, autant dans le sujet que la façon dont il est fait, mais c'est un film vraiment fort.
- Soirée Mousse, de Laïs Decaster (2022), dont on suit le travail depuis longtemps, et notamment celui-ci qu'on a beaucoup diffusé, et qui nous plaît par la simplicité de sa forme et du personnage, qui est la sœur de la réalisatrice. On a passé tous ses films, je pense, et du coup le public les attend. On va d’ailleurs recevoir la cinéaste au mois de juillet. On aime bien son travail, et on est content d'avoir pu la faire découvrir à Lille.
- Écorce, de Samuel Patthey et Silvain Monney (2020), qui est un documentaire animé. Des fois, sur ce genre, on a beaucoup cette forme qui revient du témoignage filmé, mais là, ce n'est pas le cas. C'est un film qui se passe dans un Ehpad et qui travaille la matière du croquis. Les réalisateurs gardent vraiment cette esthétique de dessin fait sur le vif et en mettant en scène des enregistrements sonores où il n'y a pas de témoignage, mais juste le son in situ de cet Ehpad. Je [Thomas Vallois] trouve ce film vraiment très beau et intéressant justement sur le lien entre documentaire et animation.
- Clean With Me (After Dark), de Gabrielle Stemmer (2019) diffusé lors du festival de Clermont-Ferrand en 2020. Ce film a été une vraie révélation pour moi [Thomas Vallois] ; de voir que le documentaire pouvait se faire aussi simplement depuis un écran d'ordinateur en réutilisant des images de ces femmes qui se filment en train de faire le ménage chez elles. Cette forme de “desktop documentary” nous intéresse beaucoup et depuis ce film-là, on a montré beaucoup de films qui adoptent cette forme.
Interview réalisé par Elora Pion, volontaire en service civique.
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