À la rencontre du réseau LCDD #32 : Comité du Film Ethnographique Jean Rouch (Paris)

À l'occasion de la 45e édition du Festival international Jean Rouch, qui se tient du 7 au 30 mai au Musée du Quai Branly, nous sommes allé·es à la rencontre d'Alexia Vanhée, déléguée artistique du festival.

Pouvez-vous nous présenter le Comité du Film Ethnographique et ses origines ?

Le Festival international Jean Rouch est organisé par le Comité du Film Ethnographique, qui est une association fondée par Jean Rouch en 1952. Parmi les membres, on avait du côté anthropologie des grands noms comme Germaine Dieterlen, Marcel Griaule, Claude Lévi-Strauss, Edgar Morin. Et du côté plutôt cinéma, on avait des gens comme Yannick Bellon, Marc Allégret, Alain Resnais ou Georges Rouquier.
Le but de Jean Rouch était de fédérer et de faire le pont entre l'ethnographie, la recherche et le cinéma. Jean Rouch était un homme qui avait déjà une grande réputation, et c'était un homme de réseau ; il faisait partie du conseil d'administration de la Cinémathèque Française, de la commission culturelle UNESCO… Il avait des relations avec beaucoup de filmographies, avec le Canada, avec l'Australie… Tout cela lui a permis de créer, en 1982, le bilan du film ethnographique, qui à l'origine n'était pas un événement de type festival compétitif, mais dont le but était de présenter, sur une durée de trois jours, des films du monde entier qu'il avait pu justement, à travers le comité du film ethnographique et ses membres, rassembler et les présenter au public. C'est de ce bilan du film ethnographique qui est ensuite devenu le Festival Jean Rouch - renommé ainsi après sa mort, en 2006 - tel qu'il se présente aujourd'hui.

Quelles sont les spécificités du festival Festival International Jean Rouch ?

La spécificité du festival est de proposer un événement qui se veut la rencontre de deux univers qui se côtoient et qui peuvent être amenés à travailler ensemble, le monde du cinéma documentaire professionnel et le monde de la recherche académique en sciences humaines et sociales. Donc le Festival Jean Rouch ce n'est pas seulement du film ethnographique ou anthropologique, mais c'est l'ensemble des disciplines de sciences humaines et sociales qui sont convoquées ; la géographie, l'histoire, la sociologie, à partir du moment où il y a une forme de recherche à travers l'image animée. Et inversement, le monde du cinéma documentaire peut être dans une démarche qu'on qualifiera de type ethnographique, quand il y a une forme de rigueur du regard, d'analyse, de chercher à rendre compte d'un contexte sociopolitique et économique à travers le film, mais dont ensuite la recherche et les chercheurs pourraient s'emparer pour développer aussi une analyse et un propos.
Toutes nos projections sont en entrée libre et gratuite et suivies d'une discussion de 30 minutes avec le ou la cinéaste quand nous pouvons les faire venir (et ça va être majoritairement le cas cette année) et un·e chercheur·euse issu·e des sciences humaines et sociales. On a toujours ce double regard à la fois sur le contenu du film, son propos, la démarche et la relation entre le filmeur et le filmé, mais aussi bien sûr sur la fabrication du film, les choix artistiques, le montage, la lumière. 

La 45e édition se tient du 7 au 30 mai 2026. Quelles sont les compétitions et les thèmes de cette année ?

EN COMPÉTITION

  • Compétition internationale - 18 films
    Au sein de cette compétition internationale, il y a souvent un thème qui est présent à toutes les éditions, c'est le thème des migrations, parce qu'on a un Prix migration qui est remis par un jury dédié.
  • Cap sur l'environnement - 6 films 
    Cette année, il y a plusieurs films autour de la question de la pollution et la destruction, aussi bien opérées par la guerre que les déchets nucléaires, par exemple, et la cohabitation avec les animaux.
  • Filmer en territoire hostile (thème 2026) - 6 films
    Les films rendent compte de différentes formes d'obstacles que les cinéastes et chercheurs ont rencontrés au moment de filmer, d'accéder au terrain et comment ils et elles ont trouvé des solutions de contournement pour continuer à filmer, à fabriquer leurs films en dépit des obstacles et des difficultés rencontrées.

On montre aussi bien des courts-métrages que des longs-métrages et aussi bien des films de documentaristes chevronnés que des cinéastes débutant·es, puisqu'on a le Prix du premier film.

HORS COMPÉTITION

  • Journée dédiée aux films d'étudiant·s | Avec des universités partenaires : cette année Aix-Marseille université, Université Paris Nanterre, Université Caen-Normandie, ainsi que l'Ecole documentaire Ardèche Images en partenariat avec l'université Grenoble Alpes.
  • Journée dédiée aux films de chercheur·euses | Jeudi 14 mai
  • Programmation Réels et imaginaires autochtones
    Tous les ans, à chaque fois autour d'un territoire ou d'une population différente. En 2026, le territoire exploré est le Groenland.
    Cette programmation est élaborée avec les équipes de la médiathèque du musée du Quai Branly et des programmateur·ices issu·es de la communauté autochtone choisie. Ils s'appuient aussi sur des modes de production qui ne sont peut-être pas forcément complètement professionnels ou largement diffusés, mais ils ont la connaissance de ce qui se fait sur le terrain, parfois de manière plus associative et militante ; c'est aussi ce genre de film qu'on veut montrer.

Ce n’est qu’un aperçu de ce que sera cette édition. Toute la programmation figure sur le site internet du festival

Pouvez-vous nous parler de votre programmation à l’année en dehors du festival dans laquelle s’inscrivent les Hors les murs ?

Nous avons un deuxième temps fort de programmation qui a lieu tous les ans en novembre, au moment du mois du film documentaire avec l'INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales), qui s'appelle Regards comparés. On travaille aussi avec les archives du CNC, de Gaumont-Pathé ou de l'ECPAD pour montrer sur le territoire donné les plus anciennes images aux plus récentes, en faisant une programmation sur trois ou quatre jours qui va explorer ce territoire. À l'automne prochain, ce seront les Tziganes.
Et ensuite, tout au long de l'année, nous avons effectivement des Hors les Murs. Ce sont des partenariats avec des lieux dans toute la France et même à l'étranger, où on essaie de faire circuler les films présentés lors du Festival en fonction des lignes de programmation du lieu partenaire : le film est remontré à la fois à un nouveau public, mais aussi avec un nouvel accompagnement en s'appuyant sur les acteurs locaux. Parmi les lieux avec lesquels nous travaillons de manière récurrente, il y a le Mucem à Marseille pour lequel la Cinémathèque du documentaire nous a aidés cette année. C'est une programmation sur plusieurs jours en s'appuyant sur les enseignant·es et les étudiant·es d'Aix-Marseille Université. On travaille également avec le festival Altérités de Caen, ou encore avec l'Université Lyon 2.

Quel public accueillez-vous principalement ?

C'est un public qui est très mélangé. D'abord parce que le Comité du Film Ethnographique a une certaine longévité maintenant et donc on a des personnes qui sont fidèles au Comité et qui reviennent chaque année au festival. Nous avons également beaucoup développé nos relations avec les universités, notamment à Paris et en Île-de-France. Nous avons créé un Prix des étudiants il y a deux ans, l'idée étant de mieux travailler avec les universités et les étudiant·es qui sont les chercheurs et les chercheuses de demain et qu'ils puissent se rendre compte de la grande richesse du cinéma documentaire en général et de notre programmation. Travailler avec elles et eux pour leur faire découvrir la richesse du cinéma documentaire international, c'est très important pour nous.
Donc on a à la fois des fidèles, des chercheur·euses qu'on invite et également le grand public. On est hébergé dans le Musée du Quai Branly et les visiteur·euses du musée sont les bienvenu·es aux projections. On a aussi trois journées au musée de l'Homme, également libres et gratuites. Et une dernière journée de reprise des films primés au cinéma Reflet Médicis le 30 mai. Autour de ces lieux, nous espérons vraiment ainsi pouvoir attirer le public le plus large possible.

Menez-vous des actions culturelles ?

Oui, nous essayons aussi de nous adresser au public du champ social, mais c'est difficile de monter des collaborations ambitieuses avec les difficultés de financement que toutes les structures rencontrent aujourd'hui. Jusqu'à l'an dernier on travaillait avec l’association Ethnoart qui faisait des interventions en centre pénitentiaire. Une partie de la programmation était présentée aux détenus, qui remettaient le Prix des détenus. C'est une action que nous avons dû arrêter faute de moyens et que nous aurions très envie de pouvoir reprendre avec de nouveaux partenaires et financements.
Nous faisons partie de la commission Images en Bibliothèques. Les bibliothécaires voient les films du festival et en sélectionnent certains, ce qui permet une meilleure diffusion en médiathèque. Nous avons aussi entrepris des démarches auprès de directeurs d'EHPAD et également auprès d'étudiant·es en IUT Carrières du champ social, en essayant de mettre en avant le film documentaire comme étant non seulement une expérience artistique mais aussi un moyen de susciter la discussion, d'échanger, de s'appuyer sur la réalité partagée dans le film pour faire partager d'autres expériences aux spectateur·rices. 
Étant hébergés au Musée du Quai Branly, on n’a pas de locaux où on pourrait accueillir, donc on est très dépendants des partenariats qui sont tissés. Nous sommes vraiment très intéressés et ouverts à tout lieu et structure qui aurait envie de travailler avec nous sur les films du festival et de les montrer à n'importe quel type de public.
 

Vous avez une identité visuelle assez singulière au regard de ce qui se fait dans les autres structures de cinéma, qu’est ce qui vous a porté vers ce choix d’illustration et comment est-elle déclinée d’une édition à l’autre ?

On a la chance de travailler depuis quelques années avec un graphiste qui a un univers extrêmement personnel, qui est Jean Paul D’Alife, avec qui nous avons un vrai dialogue très en amont du festival sur ce qu'on imagine pour l'identité visuelle de l'édition à venir, sachant qu’on doit anticiper avant de savoir exactement quels seront les thèmes et les films présentés. Donc on va plutôt travailler dans les domaines de l'imaginaire, de l'envie de se projeter sur quelle image le festival va renvoyer l'année suivante. Et comme l'année précédente, nous avions mis en avant un univers marin avec des couleurs très pastels, très douces, là cette année nous nous sommes dirigé·es vers des couleurs plus franches. L'idée est de proposer un visuel qui va susciter des questions sans forcément apporter de réponses, qui ne va pas être une illustration littérale d'un film ou d'un thème de l'édition du festival, mais qui va plutôt ouvrir des horizons et qui va donner envie aux spectateurs d’en savoir plus. D'où le fait que le visuel de cette année représente plusieurs cases avec des gros plans, des plans plus éloignés, une personne de dos, et à chacun d'investir cet univers graphique avec toujours cette idée de l'altérité qui est importante pour nous, et du rapport entre un personnage et son environnement, son territoire.

Vous faites partie du réseau de la Cinémathèque du documentaire, qu’est ce qui vous a motivé à nous rejoindre ?

La notion de réseau est vraiment essentielle pour nous. Avec l'activité qu'on a tout au long de l'année, ça fait partie de la dynamique du Comité du Film Ethnographique de nouer des partenariats avec des lieux et des équipes, et ce qu'on aime bien avec la Cinémathèque du documentaire, c'est qu'il y a cette notion de maillage territorial qui est très important avec des structures qui sont très différentes les unes des autres. On est conscients aussi que le cinéma documentaire, il y a un vrai enjeu de sa diffusion, que ce n'est pas facile d'accéder à ces films. C'est une question qui revient dans le public du festival quand ils apprécient vraiment un film et qu'ils viennent nous voir après en disant “comment est-ce que je peux le revoir, comment est-ce que je peux le conseiller à mes proches.”. Et pour nous, ce que vous faites au sein de la Cinémathèque du documentaire c'est ça aussi, essayer de donner de la visibilité, de faire circuler des films qui méritent vraiment d'être vus le plus largement possible. Et pour nous c'est important de s'inscrire dans ce réseau-là, qui est également aussi un réseau professionnel avec lequel nous pouvons échanger, partager.

Et pour finir cet entretien, auriez-vous quelques recommandations de films documentaires à nous partager ?

Un film qui a été réalisé par un membre du Comité du Film Ethnographique qu'on a mis à l'honneur l'an dernier, qui est Jean Gaumy (photographe de formation, il a fait partie de l'agence Magnum). Il a réalisé un court-métrage en 1984 qui s'appelle La Boucane, un très beau film tourné dans une conserverie à Fécamp. C'est un film qui dans sa démarche est extrêmement émouvant, parce qu'il montre à la fois la dimension collective, le geste du travail des ouvrières autour de cette conserverie, les relations interpersonnelles des femmes entre elles mais aussi avec le cinéaste et tout ça avec un œil de photographe qui permet de capter les visages, les silences, les regards. 
Je recommanderais aussi bien sûr, le film qui a eu le grand prix au festival Jean Rouch l'an dernier, We Are Inside [film dans le catalogue Images de la Culture]. C'est un film qui me tient à cœur et qu'on a parfois eu du mal à remontrer dans d'autres lieux parce qu'il dure trois heures. Mais c'est un très beau film ambitieux, personnel, où la durée se justifie pleinement. La réalisatrice Farah Kassem, qui est libanaise, filme dans l'appartement, à Tripoli, de son père, poète, qui est malade. Elle filme à la fois sa relation avec lui à travers la poésie, mais aussi un intérieur en lien avec l'extérieur, avec la ville, avec les protestations politiques et tout ce qui a pu se passer au Liban. Évidemment, aujourd'hui, ça résonne d'autant plus fort.
Il y a également Histoires autour de la folie, un film en deux parties réalisé par un duo de cinéastes indépendants, Paule Muxel et Bertrand de Solliers . C'est une enquête très humaine et sensible sur l'asile de Ville-Evrard, hôpital psychiatrique où avait été enfermé Antonin Artaud, et qui retrace l'histoire de ce lieu, à la fois en s'appuyant sur des archives, mais également sur le présent en allant rencontrer des malades, en donnant la parole aux soignants, aux infirmiers.
Et un dernier film que je trouve très singulier, c'est La princesse Palatine, de Michelle Porte, qui est là aussi dans une démarche tout à fait originale. Michelle Porte a été l'assistante de Marguerite Duras, elle a été très marquée par cette rencontre. Michelle Porte travaille la dichotomie entre l'image et le son, entre des images de Versailles vide, sans touristes ni visiteurs qu'elle a filmées en 1985, et au son, on a une lecture des lettres de la princesse Palatine sous la cour de Louis XIV. C'est vraiment un film artistiquement très déroutant, et sur le plan historique, on a vraiment l'impression de revivre la cour de Louis XIV, comme si on y était.

 

 

 

Entretien réalisé par Elora Pion, en service civique à la Cinémathèque du documentaire.

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