Basée à Trédrez-Locquémeau, port de pêche des Côtes-d'Armor, l'association 20 000 Docs sur la Terre a vu officiellement le jour en 2022 mais son activité remonte à près de 20 ans ! Disposant désormais de deux salles de cinéma, 20 000 Docs sur la Terre défend l’idée que le cinéma se vit collectivement et s'attache à créer un cadre convivial autour des séances. Leur démarche repose sur le plaisir de partager et de transmettre le cinéma. Alors que l'association se structure et s'apprête à lancer des ateliers d'éducation à l'image, nous sommes parti·es à la rencontre de son fondateur, Denis Coursol.
Pouvez-vous nous présenter 20 000 Docs sur la Terre et ses origines ?
20 000 Docs sur la Terre, c'est une association qui est née en 2022. Elle est un peu l'aboutissement d'une quinzaine d'années de projections de films documentaires au Café Théodore, que j’ai tenu pendant 20 ans, à Trédrez-Locquémeau, port de pêche des Côtes-d'Armor, en Bretagne.
On a projeté environ une quarantaine de films par an. D'abord dans la salle du café, puis après avec des bénévoles et l'association Tohu Bohu, on a construit une petite salle de cinéma d’une trentaine de places, avec des vrais sièges de cinéma, qui touchait la salle principale du café et que l’on a baptisée Salle François Maspero. Cela nous a permis d'avoir des projections de meilleure qualité. On y a organisé des séances dans les deux salles - en même temps, il y avait beaucoup de monde -, des mini festivals qu'on appelait des escales, des escales nomades de cinéma autour des peuples du monde (amérindiens, aborigènes, de l'Amazonie…).
Tout ça prenait un peu d'ampleur, et après réflexion avec quelques amis, on a décidé d'aller un petit peu plus loin et de créer une association vraiment autour du cinéma. Et c'est là qu'on a créé 20 000 docs sur la Terre. Suite à ça, on a décidé de recréer une deuxième salle de cinéma à la ferme du Lianver. Là aussi, avec des bénévoles, avec des matériaux locaux, on a construit une nouvelle salle de cinéma de 45 places qui s'appelle Cine El Mundo. On est encore en construction en tant qu'association. Cette année, pour la première fois, on a embauché une personne, Christelle, pour un mi-temps qui va permettre de nous structurer, de nous organiser un petit peu mieux.
Et le nom 20 000 docs sur la Terre, ça vient de cet attrait pour le cinéma international ?
Oui, surtout, parce que d'abord au Café Théodore j'attachais beaucoup d'importance aux cultures du monde entier, il y a beaucoup de livres sur le monde. Et puis 20 000 docs, c’est toujours le thème du voyage qui apparaît avec ce petit clin d'œil à Jules Verne. Et puis 20 000, parce qu'on a beaucoup d'ambition. Et surtout au cinéma documentaire.
Comment choisissez-vous les films programmés ?
Pour l'instant, on est deux trois personnes sur la programmation. Il y en a qui sont plus branchées sur tout ce qui est le monde paysan, le monde de la mer, le terroir ou les problématiques sociales et les productions locales. Et puis d'autres plus attachées à la transmission, à la découverte des grands documentaristes comme Frederick Wiseman, Johan van der Keuken… On attache beaucoup d'importance à toujours mettre les deux en phase : la transmission du cinéma par des gens qui sont passés avant, qui ont construit une certaine vision du cinéma et puis les productions actuelles, les jeunes.
On va chercher les films beaucoup, si on peut, dans les festivals. On a de la chance de voir beaucoup de films. On travaille aussi avec l'association Ty Films de Mellionec, notamment dans le cadre du Mois du Documentaire. Maintenant, depuis le nombre d'années, on connaît beaucoup de boîtes de distribution. On va voir sur les sites, on demande des liens de visionnage. Et puis, après, ça dépend un petit peu des goûts de chacun et des rencontres qu'on fait, le bouche-à-oreille, la curiosité, l'expérience.
On veut tracer un petit peu des lignes directrices sur la programmation et surtout pouvoir intégrer des bénévoles.
Quel public accueillez-vous principalement ?
C'est un peu un enjeu pour nous. On est un petit village de 1 700 habitants, Trédrez-Locquémeau, à 12-13 kilomètres de la ville. On a un côté un peu isolé quand même pour toucher un public de jeunes, ce qui est dommage. Donc on a plutôt un public de personnes de 40-50 ans et aussi évidemment des retraités. Tout notre travail, c'est d'essayer, dans la programmation, de mettre des films qui pourraient attirer des publics plus jeunes. La création des ateliers vise justement à attirer un public plus jeune et par là, essayer de les amener à venir voir des films documentaires.
Il faut déjà rappeler aux personnes que le film documentaire, ce n’est pas du reportage et que ça fait pas peur, c'est pas triste, c'est pas ennuyeux… C'est un travail qu'on essaie de faire et qu'on fait aussi avec l'aide de l'analyse du film pour essayer de montrer ce que c'est que le documentaire.
Vous avez mis en place un ciné-club, comment est-il né et qu’est-ce que vous cherchez à créer avec ces rendez-vous mensuels ?
Alors, le ciné club c'est quelque chose qui date d’avant même la création de l'asso. Beaucoup de personnes nous demandaient “pourquoi le documentaire, pourquoi pas un ciné-club, on aimerait bien voir aussi les films de fiction”. C'était une demande très forte de nos adhérents, donc après réflexion avec l'équipe, on s'est dit pourquoi pas ? C'était aussi un moyen pour nous de faire une passerelle avec le cinéma documentaire ; on peut attirer des gens pour les films de fiction et en même temps leur faire découvrir le cinéma documentaire et leur montrer que le rapport entre fiction et documentaire est vraiment très minime.
On a essayé deux approches ; une approche cinématographique avec une petite analyse filmique, qui ne soit pas trop importante après la projection. Et une approche “grand public”. C'est-à-dire qu'il ne faut pas que le film du ciné-club fasse peur en se disant que c'est pour les intellos. Donc on essaie de lier les deux. En sachant que le ciné-club, c'est une chose qui coûte très cher, les films sont très chers, donc c'est compliqué. Alors, on va voir si financièrement, on peut tenir. Pour l'instant, c'est quelque chose qui se monte, ils vont essayer d’organiser aussi des rencontres sur des spécialités comme le cinéma japonais.
Vous organisez le 25 avril une soirée documentaire Cinéma et Musique autour du film "Autour de minuit", pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
C'est un nouveau projet qu'on va tenter. À partir d'un film, on a envie de dérouler plusieurs plusieurs liens : littéraire, musical ou différents types de cinéma.
Bertrand Tavernier a réalisé son film à partir d’un livre de Francis Paudras La danse des infidèles. De plus, nous avons trouvé un documentaire, Avant minuit de Jean Achache, qui montre toute la réalisation du film. On contacté des musiciens pour qu'ils viennent reprendre le thème du film et du documentaire en présentant des morceaux de musique liés au thème du film, mais aussi à l'environnement sonore de l'époque puisque dans ce film Tavernier il y a énormément de musiciens de jazz. Donc on s'est dit qu'essayer de lier tout ça c'était intéressant avec en plus ingénieur de son et directeur artistique, qui va venir essayer de faire le lien entre l'ensemble de ces œuvres. Bien sûr, ce film est une fiction, alors que nous, on ne passe que du documentaire, mais il est intéressant parce que Tavernier n'a pas pris que des professionnels pour tourner comme acteurs, il a pris aussi des musiciens qui jouent leur propre rôle - ce qui en même temps est très documentaire sur l'époque. C'est documentaire d’une façon différente, entre documentaire et fiction. La barrière est très mince.
Cette idée, on va essayer de la faire deux fois dans l'année. Cette fois, on est parti du thème du jazz. On aimerait faire en octobre la même transversalité à partir de la musique baroque en passant le documentaire Chronique d'Anna Magdalena Bach de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, le film de fiction Tous les matins du monde d'Alain Corneau et faire venir des musiciens de musique baroque et pareil, une personne qui viendra mettre le lien entre toutes ces œuvres. On ajoute à ça un repas pour essayer de faire un moment de convivialité où les gens peuvent échanger, discuter. Voilà un peu le projet, c'est une nouveauté on va voir ce que ça donne.
Vous organisez également des ateliers d’éducation à l’image. Quelles sont les activités proposées ?
Le lancement des ateliers est prévu pour le deuxième semestre. Ils seront portés par une équipe dédiée.
Quelques premières initiatives ont toutefois été menées à titre expérimental, notamment un atelier de fabrication d’images autour du sténopé. Ce projet inclut un travail intergénérationnel avec des personnes âgées en EHPAD, associant photographie et danse. Les jeunes participants ont ainsi rencontré les résidents, réalisé des prises de vue et contribué à une démarche artistique riche et pertinente.
Par ailleurs, des interventions ponctuelles ont été organisées, comme des ateliers d’analyse d’images et de films. À ce titre, l’historien de l’art Federico Rossin est intervenu à deux reprises, sur les thématiques du cinéma et du monde paysan, puis de l’émancipation au cinéma. Ces sessions, organisées sur des week-ends, ont rencontré un réel succès.
L’objectif est désormais de développer ces actions, notamment en renforçant l’offre de formation à destination du public, afin de favoriser une meilleure compréhension des œuvres (analyse filmique, cadrage, photographie, etc.).
Est-ce que vous auriez une anecdote qui reflète l’esprit de l’association ?
Il arrive que des personnes de Paris passent leurs vacances ici et assistent à nos projections. À leur retour, elles racontent avoir vu des films rares ou exigeants, parfois très longs (jusqu’à sept heures) de réalisateurs comme Chantal Akerman ou Pedro Costa. Ce qui les surprend, ainsi que leur entourage, c’est qu’ils aient pu voir ce type de films dans un petit café ou un village, alors même que ces œuvres sont rarement diffusées ailleurs. Les salles de cinéma classiques les programment peu, notamment en raison de leur durée ou de leur caractère atypique.
De notre côté, nous défendons l’idée que le cinéma se vit collectivement. Nous organisons donc ces projections en créant un cadre convivial, avec des repas et un véritable moment de partage, ce qui permet à des spectateurs, qui n’auraient sans doute pas regardé ces films seuls chez eux, de les découvrir dans de bonnes conditions. Ce fonctionnement surprend souvent, mais il prouve que cela peut marcher : même avec des films longs ou exigeants, le public est présent et l’expérience est positive. Cela montre qu’il est possible de proposer ce type de programmation dans des lieux modestes, sans contrainte commerciale forte.
C’est aussi une grande satisfaction de pouvoir faire découvrir ces œuvres à un public qui, parfois, n’y a pas accès ailleurs, y compris dans des grandes villes comme Paris. Regarder ces films ensemble, dans une salle, reste une expérience incomparable par rapport à un visionnage individuel sur un ordinateur. Au final, cette démarche nous tient à cœur : elle repose sur le plaisir de partager et de transmettre le cinéma.
Pourquoi avez-vous rejoint le réseau de la Cinémathèque du documentaire et depuis quand en faites vous partie ?
Nous faisons partie de la Cinémathèque du documentaire depuis 2024. Rejoindre ce dispositif répondait avant tout à une volonté d’intégrer un réseau. En effet, rester isolé peut être limitant : on risque de s’installer dans une forme de confort sans remise en question. À l’inverse, le travail en réseau permet de découvrir d’autres projets, de s’inspirer d'autres pratiques et de nourrir de nouvelles idées. Cette dynamique nous pousse également à interroger régulièrement nos propres actions, à évoluer et à nous structurer davantage. Le fait d’observer ce qui se fait ailleurs est, à ce titre, particulièrement formateur.
Par ailleurs, cet engagement s’accompagne d’un soutien financier indispensable. Sans l’appui de la Cinémathèque du documentaire, il serait difficile de maintenir l’ensemble de nos activités. Toutefois, au-delà de cet aspect, l’exigence du dispositif constitue un véritable moteur : il nous incite à renouveler nos propositions, à ne pas reproduire les mêmes projets d’une année sur l’autre et à établir des bilans réguliers.
Cette nécessité de se réinventer, d’évaluer nos actions et de progresser en continu participe pleinement à notre développement et à la qualité de nos projets.
Pour conclure, auriez-vous 3-4 recommandations de films documentaires à nous faire ?
Ah… j’en ai mille ! Mais si je devais en retenir quelques-uns, j’ai toujours aimé Johan van der Keuken. Je conseille donc L’Œil au-dessus du puits, parce que c’est vraiment une expérience de cinéma : c’est sensible, onirique, et surtout ça laisse une vraie place au spectateur. Ce n’est pas un film passif, il faut y entrer et s’impliquer.
Je pense aussi à un film qui m’avait beaucoup marqué, Middle of the Moment de Nicolas Humbert. Il crée un lien poétique entre des personnes qui font du cirque et les Touaregs, avec des allers-retours entre chapiteaux et tentes. C’est très poétique, très bien filmé, en noir et blanc.
Pour moi, il y a aussi Dans la chambre de Vanda de Pedro Costa. C’est un cinéma qui m’a un peu scotché, tant c’est une approche différente et respectueuse des personnes filmées. Tout ce qu’on voit (et même ce qu’on ne voit pas) est pensé, avec une grande rigueur formelle et esthétique. C’est parfois difficile d’accès, mais c’est vraiment beau.
Et puis, évidemment, on pourrait citer Chantal Akerman, tous les films de Wang Bing, ou encore ceux de Bruce Baillie. Même si certains sont à la frontière entre fiction et documentaire, c’est du cinéma pleinement documentaire, très immersif et bien filmé.
Ce que j’aime dans tous ces films, c’est qu’ils laissent une vraie place au spectateur. On ne se contente pas de regarder passivement ; on entre dans le film, on réfléchit, on vit quelque chose collectivement. Et pour moi, c’est ça le cinéma.
Entretien réalisé par Elora Pion, volontaire en service civique à la Cinémathèque du documentaire
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