À la rencontre du réseau LCDD #29 : Filmer le travail

Créée en 2009, l’association Filmer le travail articule trois grands objectifs :
• Cinématographique - Faire connaître à un public large la production cinématographique sur le thème du travail ;
• Scientifique - Analyser l’usage de l’image en Sciences sociales ;
• Citoyen - Ouvrir un espace de réflexion et de débats sur l’évolution et l’avenir du travail.

Alors que son festival éponyme se tient en ce mois de février, La Cinémathèque du documentaire est allée à la rencontre de son équipe :

Pour commencer, pouvez-vous nous présenter le festival Filmer le travail et revenir sur sa création, ses origines ?

L'association Filmer le travail a été créée par un sociologue du travail en 2009 à Poitiers avec pour ambition de croiser les regards dans le champ du cinéma, de la littérature, de l'art et des sciences humaines et sociales sur le travail.

Le festival Filmer le travail est un évènement unique en son genre en France, par son aspect pluridisciplinaire et sa dimension compétitive, soucieuse de faire découvrir de nouveaux talents et les premiers films de jeunes cinéastes. Pendant dix jours, des rencontres sont proposées entre des professionnel·les de l’image, des artistes, des chercheur·euses, des acteur·rices du monde du travail et le public autour d’une programmation qui mêle cinéma, littérature, musique, conférences et grands débats de société.

Filmer le travail organise également tout au long de l'année des évènements pour promouvoir le cinéma documentaire sur le travail à travers des ciné-débats mensuels, des cycles de conférences/projections/débats, des actions d'éducation à l'image en direction des publics jeunes (lycéen·nes et étudiant·es) et des publics éloignés des lieux culturels.

Quelles sont ses spécificités et quel est le thème de l’édition 2026 ?

Cet aspect pluridisciplinaire est inédit : Filmer le travail est le seul festival en France à s’intéresser spécifiquement à la question du travail sous le prisme de ses représentations notamment au cinéma.

Depuis 2020, le festival s’articule chaque année autour d’une nouvelle thématique centrale, proposant ainsi des croisements féconds entre cinéma, recherche et création. Parmi les thématiques abordées : le travail des femmes, l'éducation, le travail de la terre et avec le vivant, le travail informel, le contrôle et la surveillance ou encore le travail artistique.

En 2026, le festival s’intéresse à la question du travail collectif, aux multiples formes qu'il prend, comme espace d'expérimentations autour de nouvelles formes de travail en commun, devant et derrière la caméra : coopératives, autogestion, luttes collectives pour de meilleures conditions de travail et de vie, mais aussi co-création et œuvres collaboratives.

Comment le Prix des détenus a-t-il été imaginé ?

Nous avons eu l’idée de créer un Prix des détenus en 2017, en nous inspirant de celui proposé par Cinéma du réel. Filmer le travail est ainsi devenu le seul festival de Nouvelle-Aquitaine à proposer un Prix des détenus. Le partenariat avec le Centre pénitentiaire de Poitiers Vivonne existait déjà autour de la diffusion de films en prison tout au long de l’année, avec la reprise d’un film primé.

Nous avons développé et étoffé ce partenariat déjà existant en créant ce prix, grâce au soutien de l’action culturelle du Spip de Vivonne et de la DRAC. L’organisation de ce prix (diffusion et accompagnement des films, débat autour des films, choix du film primé) est confiée à un cinéaste de Poitiers (Vincent Lapize puis François Perlier).

Depuis plusieurs années, le partenariat s’est développé avec la création d’une capsule vidéo qui rend compte des échanges des détenus autour des films. Cette capsule est diffusée lors de la soirée de clôture, avant la remise du prix.

Depuis 2019, le festival dispose d’un journal. Comment est né le projet "Traversez la rue" ?

L’idée était d’impliquer les étudiant·es de l’université de Poitiers ( qui représentent ¼ de la population de la ville) non seulement comme spectateurs mais aussi comme “acteurs” du festival, en les faisant intervenir dans un journal. Nous avons mis en place un atelier critique de 5 x 2 heures avec des étudiant·es volontaires ( de 12 à 20 suivant les années) pour regarder des documentaires, en parler, commencer à rédiger des textes et découvrir la programmation. Durant ces huit années, ce sont 150 étudiant·es environ qui ont participé, issus de différentes formations : licence et master de Sociologie, master Anthropologie visuelle, master Cinéma et théâtre contemporain, Master LImes.

Durant le festival un groupe d’étudiant·es se réunit chaque soir pour créer le journal du lendemain, là ils peuvent échanger sur les films, écrire des critiques, réaliser des interviews, faire des compte rendus de séances ou conférences, dessiner, etc…

Depuis trois ans, la participation au journal est associée au fait d’être membre du jury étudiant, et les étudiant·es ont l’occasion de présenter leur film primé au printemps lors d’une soirée qu’ils animent. Cette séance est gratuite pour l’ensemble des étudiant·es.

Cette action est soutenue par l’Université de Poitiers et le CROUS.

Filmer le travail mène de nombreuses actions d’éducation à l’image, pouvez-vous nous les présenter ?

Les actions d’éducation à l’image concernent tous les publics jeunes de la maternelle à l’Université, et le pari est de faire découvrir des documentaires à tous les âges. 

L’action principale concerne le fait de voir ensemble des films et d’en parler. Échanger sur le sujet du film, mais surtout comprendre ensemble sa fabrication (écriture, tournage, montage, rapport filmeur / filmés, place du spectateur, etc…). Ces actions ont lieu en amont du festival lors de séance d’initiation au documentaire en classe, et pendant le festival lors de séances dédiées aux scolaires ( et toujours reliées à la thématique). Elles peuvent être complétées par des ateliers de pratiques artistiques en dessin, son, et audiovisuel, là aussi ils concernent écoles maternelles, primaires, collèges et lycées, et sont réalisés avec des intervenants artistiques locaux (Camille Fougère, Manon Héchard, Lénon, Vincent Lapize, François Perlier entre autres).

Nous avons ainsi réalisé avec des enfants de Grande Section un travail autour des métiers dans leur quartier, à partir de Daguerréotypes d’Agnès Varda.

Des collégiens travaillent cette année sur la question des migrations ; ils ont pu voir Alias de Tatiana Botovelo, et verront Save our souls de Jean Baptiste Bonnet durant le festival.

Ajoutons à cela un Prix des lycéens et apprentis, et un Prix du jury étudiant.

En quoi consistent les formations « pour toutes et tous » proposées par Filmer le travail ?

Ces formations s’adressent aux enseignant·es, formateur·rices, éducateur·rices, et sont, comme celles proposées pour les plus jeunes, une découverte du genre documentaire, et une réflexion sur ses capacités à aiguiser notre regard et notre sens critique. Elles sont basées sur l’échange, sur le partage de nos expériences sensibles face à des objets cinématographiques, et souvent elles peuvent aussi être au commencement d’une réflexion sur la manière d’intégrer ces films aux enseignements ou de concevoir des ateliers de pratique artistique.

Nous développons aussi des formations à destination de professionnel·les plutôt liés à la question du travail, avec l’idée de leur montrer des films déjà programmés par l’association, et de réfléchir ensemble fonds et forme.

Chaque année, deux jurys amateurs sont organisés : l’un avec la ville de Poitiers (composé d’habitant·es de la commune), l’autre avec la CCAS/CMCAS de Poitiers (composé de bénéficiaires). Les jurés bénéficient d’une demi-journée de formation/initiation au cinéma documentaire, viennent au festival visionner l'ensemble des films sélectionnés en compétition, et présenter au public leur film lauréat lors de la soirée de clôture.

Auriez-vous une anecdote ou un souvenir marquant du festival à partager ?

En 2020, nous avons vécu une situation tout à fait inédite lors de la soirée de remise des prix : le jury de la compétition internationale a décidé de primer l'ensemble des films en sélection, choisissant de faire primer la solidarité sur la compétition. C'était un geste artistique et politique très fort, qui s'inscrivait dans le contexte particulier des grèves contre la réforme des retraites et de larges mobilisations dans tous les secteurs d'activités à l'échelle nationale et locale. L'équipe du festival se faisait le relais, dans sa programmation et dans les prises de paroles qui précédaient les séances, de son soutien aux mobilisations. C'est un souvenir marquant pour l'équipe d'autant que l'édition 2020 s'était déroulée normalement alors qu'un mois après démarrait le premier confinement, et que les festivals s'annulaient les uns après les autres.

Depuis quand le festival fait partie du réseau de La Cinémathèque du documentaire et pourquoi avoir rejoint celui-ci ?

Filmer le travail fait partie du réseau de La Cinémathèque du documentaire depuis la création du réseau ; elle était et reste la seule structure en territoire nord de la Nouvelle-Aquitaine à soutenir et promouvoir le cinéma documentaire d'auteur, à travers le festival et une programmation régulière de films à l'année.

La Cinémathèque du documentaire est un lieu privilégié d'échanges sur nos programmations, nos projets, les difficultés que nous rencontrons. Par des rendez-vous réguliers, elle nous permet de mieux nous connaître, de nous tenir informés de nos programmations mutuelles, d'imaginer des partenariats, ou des circulations de films. Ce sont des moments très stimulants.

Le soutien financier de la Cinémathèque du documentaire nous permet de mettre en place des projets plus ambitieux tout au long de l'année et pendant le festival, que nous ne pourrions porter seuls.

Pour conclure, pourriez-vous nous recommander trois ou quatre films documentaires à découvrir ?

Puisqu'il nous est difficile de recommander des films parmi ceux de la compétition internationale sans remettre en question un principe d'égalité entre les films, voici quelques pépites à ne pas manquer, au sein de la rétrospective sur le travail collectif, pensée avec la complicité de Federico Rossin, historien du cinéma :

Harlan County USA, oscar du meilleur documentaire en 1977, réalisé par Barbara Kopple, qui est restée pendant 13 mois aux côtés de mineurs du Kentucky pour filmer leur lutte. Un film devenu un classique du genre, sur une expérience de grève mémorable, où les chants de lutte et la place des femmes y est tout à fait remarquable.

Autre rareté, Le courage du peuple, un film collectif extraordinaire réalisé en 1971 par Jorge Sanjinés avec les habitants d'un village minier de Bolivie, qui reconstitue la répression sanglante par les forces nationales du pays, en réaction à la contestation grandissante de ce territoire contre des conditions de travail et de vie injustes.

Des collectifs de cinéastes seront mis à l'honneur, comme le Black Audio Film Collective, qui naît en Angleterre dans les années 1980, dans un contexte de montée du racisme et des violences policières, ou encore le Collectif Ciné-Mujer, un groupe pionner du cinéma féministe latino américain qui a œuvré à l'émancipation des femmes et à la visibilisation de leur situation en réponse à la vision masculine qui dominait le cinéma mexicain dans les années 1970.

Citons aussi Numax presenta de Joaquim Jordà, récit d'une expérience d'autogestion en Espagne à la fin des années 1970, que le public pourra découvrir dans sa version sous-titrée en français de manière tout à fait exceptionnelle !

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