À la rencontre du réseau LCDD #19 : Hortense Lemaitre de Ty Films (Bretagne)

C’est l’ambition, en 2007, d’une bande de copains et de copines désireux·ses de partager leur intérêt pour le documentaire, autour d’un événement annuel : Les Rencontres du film documentaire de Mellionnec. Depuis, l’association poursuit sa route, à la fois ouverte sur le monde, et ancrée dans son territoire. D’autres activités se sont développées selon trois volets : diffusion, création et formation, en direction du public et en direction des professionnel·les.

Pourriez-vous présenter l’association Ty Films et ses activités ?

Ty films est une association née en 2007. A l'origine, elle a été créée pour organiser un festival : les Rencontres du film documentaire de Mellionnec. Cette année aura lieu la 19e édition pendant le dernier week-end de juin : du 26 au 29 juin 2025. Au fil du temps, de nombreuses autres initiatives sont venues rejoindre le festival. Nous menons diverses activités autour de la diffusion, notamment celle des Projections Nomades organisées tout au long de l'année. Depuis deux ans, nous avons également lancé un second festival, Prendre Place. Ce festival explore des thématiques sociétales en mettant en lumière différentes formes de dominations présentes dans nos sociétés. Nous coordonnons également en novembre le Mois du film documentaire dans les Côtes d'Armor. Nous développons des initiatives autour de l’éducation artistique et culturelle. Cela passe par une multitude de projets et d’ateliers, avec différentes structures et publics : Missions Locales, écoles, hôpitaux, communes... En parallèle, nous soutenons la création documentaire à travers les Portraits de Mellionnec, portraits d'habitant⸱es de la commune confiés à des cinéastes en herbe, ainsi que par des résidences d’écriture. Chaque année, un appel à résidences est lancé et un comité de lecture sélectionne quatre projets. Les auteurs et autrices lauréat⸱es viennent écrire leur film ici et bénéficient d'un accompagnement pendant quatre semaines. Tout au long de l'année, nous accueillons au sein de notre Maison des auteur⸱ices des cinéastes, que ce soit pour l’écriture de leurs films ou le montage de leurs œuvres. Nous organisons aussi des formations destinées aux professionnel⸱les, étudiant⸱es de l'Université de Bretagne Occidentale et de jeunes cinéastes. L'aboutissement de toutes ces formations et actions menées depuis près de 20 ans, c'est Skol Doc, une école de cinéma documentaire qui ouvrira ses portes en septembre 2025. Aujourd’hui, Ty Films existe toujours grâce à un grand nombre d'adhérent⸱es, de bénévoles et d'une équipe salariée. 

 

Quelles sont les spécificités de vos projections nomades ?

L’idée est de se déplacer en Centre Bretagne, sur un territoire assez vaste : dans les villages et les petites villes alentours. En milieu rural, aller au cinéma n’est pas une chose facile. Il faut avoir une voiture pour se rendre dans les quelques cinémas associatifs existants, proposant pour certains une seule séance par soir. Avec des projections itinérantes, nous avions envie d’aller au plus près du public, de rencontrer des gens éloignés du cinéma, de leur proposer des films, mais aussi de créer des moments de convivialité et d’échange. Je vois mon métier comme ça. Nous diffusons du cinéma documentaire, avec tout ce que cela implique, mais aussi avec cette idée de créer du lien social autour du cinéma, un peu comme un prétexte. Alors nous nous déplaçons, nous cherchons des lieux prêts à nous accueillir en couvrant un maximum de communes. Quand nous arrivons, nous installons tout : écran, enceintes, vidéoprojecteur… et nous projetons un film ou deux. Nous transformons en cinéma toutes sortes d’endroits : cafés associatifs, restaurants, fermes, hangars, serres maraîchères… Nous aimons bien ce petit côté insolite, parce que les lieux aussi peuvent attirer du monde. Cela permet aussi découvrir de nouveaux endroits et de nouvelles histoires. Par exemple, l’an dernier, nous avons organisé des projections dans des châteaux et des manoirs. Ce sont des lieux souvent privés, pas accessibles tous les jours. Choisir ces monuments comme lieux de projections a pu attirer du monde à la fois pour le cinéma et pour la (re)découverte de ces espaces. Nous avons essayé d'organiser des projections en plein air, mais en Bretagne, avec la météo, ce n’est pas toujours évident...

Pouvez-vous nous parler de l’édition du printemps “Carnavals et Rituels · Puissance des corps ?

Pour cette programmation printanière, nous avions envie de donner à voir des ambiances joyeuses. L’idée de programmer des films autour des fêtes est venue naturellement. Puis, au fil des réflexions, la thématique a évolué vers les carnavals et les rituels. Nous avons croisé ces deux idées et construit notre programmation ainsi. Ensuite, nous devions trouver des lieux et des partenaires. Par exemple, pour « Smoke Sauna Sisterhood » de Anna Hints, nous avons tissé un partenariat avec un restaurant - salon de thé doté d'un sauna et fait de la place pour l'organisation d'un atelier culinaire et social alliant Scandinavie et discussions sur les violences sexistes et sexuelles, en écho au film. Nous avons aussi voulu aller dans les hangars où se fabriquent les chars des carnavals de Scaër et Guémené-sur-Scorff, mais ils étaient déjà occupés par ces fameux chars. Alors, nous avons cherché des alternatives proches de ceux qui organisent ces carnavals, ou bien toujours en écho avec les films. Depuis deux ans, nous avons fait ce choix d'organiser des activités complémentaires avant ou après une projection, pour proposer plus qu’un “simple” film et donner envie aux spectateur·ices de prendre la route pour nous rejoindre. Et nous pensons que c'est plus facile de se déplacer lorsqu'il y a plusieurs propositions et de la convivialité.

Avez-vous une anecdote marquante qui reflète l’esprit de vos projections nomades ?

L’année dernière, nous avons distribué un petit questionnaire lors de nos projections pour savoir si les gens nous connaissaient, si c’était leur première fois, et s’ils avaient un souvenir marquant à partager. Une spectatrice nous a justement raconté un souvenir qui l’avait beaucoup marquée. La première fois qu’elle est venue à l’une de nos projections nomades, c’était dans une ressourcerie (Ti Recup, à Carhaix). C’était fin septembre, dans un très grand hangar où de nombreux canapés avaient été disposés face à l'écran. Nous avions offert des boissons chaudes. C'était sûrement la plus confortable des projections nomades qui n'ait jamais existé ! C’était un moment un peu inattendu, car les gens viennent généralement dans des ressourceries pour trouver des objets, des meubles, des choses pratiques. Mais là, nous avions transformé l’espace et nous y avions apporté une autre ambiance.

Comment sélectionnez-vous les films de vos programmations ?

Le processus de sélection des films pour nos événements, qu’il s’agisse des Projections Nomades ou des Rencontres du film documentaire, repose sur deux comités. Ces comités réunissent des cinéphiles passionné·es, certains professionnel·les, d’autres pas, mais tou·tes animé·es par une même volonté d’explorer et de partager leur amour du cinéma. Nous nous réunissons régulièrement, une à deux fois par mois, et à mesure que la sélection avance, le rythme de nos rencontres s'intensifie. En tant qu'animatrice de ces comités, mon rôle est de faciliter les échanges, de veiller à ce que chacun·e puisse s’exprimer. Certain·es apportent des avis très tranchés, d’autres sont plus réservé·es, mais l’objectif est de créer un dialogue ouvert, où chaque opinion compte. Le choix d’un thème pour chaque projection se fait progressivement. Cette année, le comité des projections nomades se compose de huit personnes : Antony, Azenor, Catherine, Florence, Julien, Maureen, Marika et moi-même. Nous formons un groupe très diversifié, venant de générations et de milieux différents, ce qui enrichit d’autant plus nos échanges. Chacun·e apporte sa propre culture, son histoire, sa vision du monde, et c’est ce mélange qui rend nos discussions si stimulantes.

En septembre 2025, Ty Films lance SKOL DOC, une école de cinéma documentaire : quel en est l’objectif et le programme ?

Skol Doc a pour objectif de croiser et de regrouper en un seul espace, quatre démarches de formation à destination de différents publics : amateur·rices, professionnel·es, étudiant·es et personnes en reprises d'études. Cette école s'inscrit dans la continuité de ce que Ty films a toujours porté en matière d'éducation aux images et formation. Ce qui débute en septembre, c'est un cursus inédit à destination d'un public adulte, en reprise d'études, intitulé « Réaliser, monter, produire ». Le programme de cette formation court sur 14 mois. Elle se décline en trois parcours : un dédié à la réalisation, un autre à la production et un troisième au montage. L’objectif est de former les futur·es professionnel·les du cinéma documentaire. Chaque promotion bénéficiera de l'accompagnement d’un parrain ou d’une marraine. La première promotion sera accompagnée par la monteuse et réalisatrice Daniela de Felice. Ce programme entend apprendre aux participant·es à travailler ensemble dès le début de leur parcours, pour avoir conscience et connaissance des spécificités et des besoins de chaque corps de métier. En résumé, il s’agit de 52 semaines de formation, alliant pratique et rencontres avec de nombreux professionnel·les du cinéma. La formation est ouverte à toutes et à tous, à partir de 18 ans. Le programme complet est disponible sur skoldoc.bzh.

Pourquoi avoir rejoint le réseau de la Cinémathèque du documentaire et depuis quand en faites vous partie ?

Ty films a rejoint le réseau en 2019 et ses actions sont soutenues depuis 2020. Rejoindre d’autres professionnel·les exerçant le même métier dans des régions différentes est extrêmement enrichissant. Nous partageons des problématiques similaires, nous pouvons nous soutenir et nous inspirer mutuellement. Bien sûr, le soutien financier reste primordial. C’est grâce au soutien de la Cinémathèque du Documentaire que nous avons pu développer nos Projections Nomades.

Collaborez-vous avec des membres du réseau ?

En Bretagne, nous avons la chance d'avoir une association qui réunit tous les professionnel· les du cinéma : Films en Bretagne. Nous travaillons régulièrement avec J'ai vu un documentaire à Lorient, le festival de cinéma de Douarnenez, Cinécran à Vannes, Comptoir du Doc à Rennes, la Cinémathèque de Bretagne, 20 000 docs sur la terre à Lannion... La Cinémathèque du documentaire nous a permis de nous ouvrir à l'échelle nationale. J'essaie de me tenir informée de ce que les autres structures proposent, programment, organisent. Je pense notamment à Documentaire sur grand écran, Doc-Cévennes, A bientôt j'espère, Filmer le travail, Périphérie, Cent soleils... C’est enrichissant de voir la diversité des manières de faire et de programmer !

Entretien réalisé par Sabrina Jacomelli, service civique à la Cinémathèque du documentaire

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