Maso et Miso vont en bateau : qu’est-ce qui sort de l’eau ?

Le propos ultra féministe et avant gardiste de Maso et Miso vont en bateau (1975) est celui des Insoumuses, un collectif composé de Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, Ioana Wieder et Nadja Ringart.

Les Insoumuses détournent de manière humoristique une émission de Bernard Pivot qui n’a invité que des misogynes plus Françoise Giroud, Secrétaire d'État à la condition féminine (1974-1976). Bernard Pivot espère sans doute voir l’hystérie féministe en live. Il commence les provocations dès le titre de son émission : « L’année de la femme, ouf ! c’est fini. » Et cette balade en bateau devient vite une noyade en grande eau, puisque la secrétaire d’État est vraisemblablement masochiste, et n’hésite pas à reprendre à son compte les préjugés misogynes — le prix à payer pour faire politiquement partie d’une société patriarcale. 

Maso et Miso vont en bateau (1975) fait partie de l’Escale Tënk x Cinémathèque du documentaire “Restons confiné.es, restons féministes”, en ligne jusqu’au 27 juin.

 

Insoumuses

La femme est-elle un homme comme les autres ?

Le ton est annoncé dès les premières minutes : il va falloir que cette émission soit « amusante, détendue, espiègle » (ordre de la rédaction !). Et Françoise Giroud a sérieusement (ou servilement ?) compris le principe : elle minaude, détourne les questions pour ne pas se mouiller, regorge d’imagination pour excuser la violence des propos : Untel déclare battre sa femme ? « Il ne l’a pas jetée par la fenêtre non plus. Et peut-être qu’elle aime ça, on choisit son compagnon après tout » / Untel affirme que les femmes ne peuvent pas être Chef ? « Ah c’est vrai que c’est physiquement quasiment insoutenable pour une femme » / Untel dit qu’il ne veut pas travailler avec des femmes ? : « C’est tout à fait le propos d’un homme qui aime les femmes ». Ces multiples facettes de la misogynie, reprises par Françoise Giroud elle-même, reposent sur un même présupposé : il y a une différence essentielle entre les hommes et les femmes, et il faut que chacun.e reste à sa place. 

C’est ce que tentent de déconstruire les Insoumuses en insufflant leurs idées au sein de cette émission : arrêt sur image, commentaires en direct, liste humoristique : Françoise Giroud est-elle ⎕ séductrice ⎕ servile ⎕ mondaine ⎕ battue ⎕ maso ⎕ miso ⎕ secrétaire à la condition féminine ⎕ à la condition masculine ⎕ à la condition érotique. Elles introduisent des extraits d’un discours de Simone de Beauvoir et de manifestations féministes pour souligner le sérieux des sujets que Françoise Giroud balaie d’un sourire, le corps dans une position à la fois pudique et sexuelle comme les hommes le lui ordonnent silencieusement.

Ce que je leur reproche, c'est de ne pas les comprendre

Insoumuses

Lorsque la société est pensée par et pour les hommes, les femmes sont ce qui déborde. Louis Féraud, grand couturier invité par Bernard Pivot, résume la situation avec une infinie naïveté : « Ce que je leur reproche, c’est de ne pas les comprendre. » Trop habillées quand les hommes ont décrété qu’il fallait être casual, revendicatrices quand les hommes se contentent simplement d’être des hommes, attirantes quand il s’agit d’être sérieu.ses. 

Deux possibilités s’offrent aux femmes dans une telle configuration : revendiquer une autre manière de vivre ensemble, où le genre ne soit plus une détermination, dans laquelle faire société permettrait précisément de dépasser les (contestables) inégalités physiques sur lesquelles le patriarcat repose. Ou accepter d’être ce que les hommes projettent en évitant les sujets qui fâchent : l’absence systématique des femmes en politique, l’« excision typographique » du sexe féminin dans le Larousse, ou encore de l’existence problématique d’une ministre de la condition féminine alors que les ministères concernés (de l’éducation, de la santé, du travail etc) pourraient travailler à plus d’égalités dans leur secteur. 

Un détournement politique

« Aucune image de la TÉLÉVISION ne peut nous incarner, c'est avec la VIDÉO que nous nous raconterons. » concluent les Insoumuses. C’est effectivement la vidéo qui leur permet de s’affranchir des contenus censurés par le prisme de la société telle qu’elle est, et de prendre un droit de parole affranchie. Françoise Giroud a bien essayé de s’opposer à ce détournement politique en tentant d’interdire la diffusion de Maso et Miso vont en bateau au cinéma indépendant L’Entrepôt en 1976 - mais sans succès. Bien avant le mouvement #MeToo, ces quatre femmes insoumises décortiquent la scène politique pour dévoiler le langage qui rend possible une telle configuration : derrière l’imaginaire de la « galanterie » on admet une infériorité physique de la femme, derrière le terme « battue » on imagine un caprice de chochotte, et derrière l’absence de féminisation du terme « Chef », on suppose que ce métier est ontologiquement masculin. Sauf que la langue ne précède pas la société, mais se forge à son image : c’est au contraire parce qu’une société patriarcale trouverait scandaleux qu’une femme soit Cheffe (la féminisation était possible finalement) que le terme n’existe pas dans la langue. C’est parce que les femmes ne sont pas prises au sérieux que la description de leurs maux est évacuée par des mots trompeurs. C’est parce que leur plaisir est nié que leur sexe est typographiquement excisé. Ce vocabulaire témoigne des oeillères d’une société qui paraît antique et ne nous précède pourtant que de quelques décennies.

Voir Maso et Miso vont en bateau sur Tënk

   

Insoumuses

Maso et Miso vont en bateau finit par dévoiler, derrière un titre faussement léger et un humour douloureux, que les femmes sont les grandes exclues de la libération des années 70. Ce documentaire rappelle là d’où nous venons, et insuffle l’envie et la nécessité de perpétuer avec toujours plus de radicalité et d’intransigeance cette prise de parole qui trouve enfin une place dans la société, tout en dévoilant l’ampleur du silence qui l’a précédée. 

 

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