"Les patients", premier long-métrage de Claire Simon, résonne avec l’actualité

« Voyez-vous docteur, j’ai entendu mon cœur battre ». "Les Patients" de Claire Simon est la chronique d’un médecin de campagne en France à la fin du xxème siècle. Ce documentaire aborde le secteur médical sous l’angle bien particulier de la relation du docteur Bouvier avec ses patients, qu’il suit depuis des dizaines d’années et qu’il voit certainement pour la dernière fois avant de partir à la retraite. Ce portrait n’a pas vocation au spectaculaire, mais accumule les détails qui constituent la vie dans son épuration quotidienne. De ces vies banales éclot un dialogue essentiel.

Une caméra à hauteur d’homme

Le monde médical est un sujet cinématographique prisé, notamment lorsque la pandémie actuelle nous force à redéfinir les essentiels dont la médecine, la santé, le contact pourraient être les uniques composantes. Mais loin de l’imaginaire grandiose des séries télévisées ou des actions héroïques relayées par les médias, Claire Simon place sa caméra à hauteur d’homme, et en l'occurrence à côté du docteur Bouvier.

  

Ces pratiques sociales sont volontairement filmées à leur degré zéro, dans leur apparente inanité pour en dévoiler les imbrications intimes qui en font leur grandeur.

 "Vous allez me manquer, docteur"

Par sa sobriété et son humour, ce portrait protéiforme est aussi celui des campagnes françaises et de leurs déserts médicaux. Il montre les espaces où un médecin est contraint d’interrompre une vieille femme partageant ses ultimes angoisses par manque de temps. Ses patients souffrent de pneumonie, de troubles cardiaques, ou tout simplement de n’avoir personne à qui se confier, et le docteur Bouvier est le seul individu capable de leur dire si ça va aller. Il irrigue leurs petits appartements provinciaux d’une énergie propre au monde extérieur. 

  

Alors ils n’ont pas peur de le lui dire : « Vous allez me manquer, docteur ». Que ce soit avec une pomme, un livre d’art ou tout simplement un sourire, ces mots résonnent contre leur papier peint décati et s’immiscent jusqu’au médecin. La preuve : après quelques mois avec ses arbres, il a prévu de continuer son travail d’une vie auprès des personnes âgées. À l’époque où le contexte sanitaire nous prive de la présence de nos parents et amis dont la vieillesse devient un danger de mort, ce film chuchote la poésie de leurs présences.

Ceux qui patientent

C’est le contact des arbres que le docteur Bouvier cherche dès qu’il a une minute. « Je ne sais pas encore si j’aime être seul pour être avec les arbres, ou si c’est pour être seul que j’aime les arbres… » confie-t-il à la caméra, quelques jours avant de jouir enfin de ce temps solitaire fantasmé. 

  

On n’est pas tous égaux face à la solitude, souffle la caméra. Les patients, eux, sont assignés à être ceux qui patientent. 

La révolution de l’après

« Je crois que pour être médecin il faut tout simplement être un homme » analyse le docteur Bouvier. Ce qu’exhibe Claire Simon dans sa fresque sociale, c’est la prégnance du lien humain, du corps, du toucher. L’indispensable est de « n’avoir aucun a priori sur personne » et d’être capable de considérer tout individu devant soi comme une personne à part entière. 

  

Cette affirmation dénudée, bilan d’une vocation, résonne bien au-delà du secteur médical et constitue peut-être la révolution qui prend forme pour l’après. 

Les Patients de Claire Simon (France, 1989, 75’) est disponible gratuitement sur le site Documentaire sur Grand Écran au sein de la thématique “Biens communs”. 

Texte : Laetitia Germain-Thomas

Image : ©NicolasGuerin

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