La proprioception : un sens symbolique

Qu’est-ce qui relie les mouvements de danse du chorégraphe Yoann Bourgeois et les entraînements à la gravité auxquels est soumis le spationaute Thomas Pesquet ? La proprioception, notre 6ème sens qui, bien que méconnu, assure l’inscription du corps au sein du monde physique. Le documentaire “Notre véritable 6ème sens” (France, 2019) de Vincent Amouroux, primé au Festival international du film scientifique Pariscience, en explore les implications aussi bien artistiques, scientifiques, qu’humaines. En cette période de bouleversements sociaux, où toutes les habitudes sont amenées à être questionnées, redéfinies, améliorées, c’est l’occasion de repenser les limites et les pouvoirs du corps en découvrant ce 6ème sens, qui permet - littéralement - de garder les pieds sur terre.

Cinq individus sont privés de proprioception dans le monde

La proprioception est la capacité à avoir conscience du corps dans l’espace. C’est elle qui permet de savoir quand notre pied va toucher le sol, où se situe notre bouche par rapport à notre main, et tout simplement de se tenir debout, à la verticale. Privée de cette aptitude à la suite d’un  accident, Ginette Lizotte fait partie des cinq individus dans le monde qui vivent aujourd’hui sans proprioception. Elle se déplace en fauteuil roulant, non pas parce que ses muscles ou sa moelle épinière sont endommagés, mais tout simplement parce qu’elle ne sait pas où se situe le sol par rapport à ses pieds et serait donc incapable de marcher sans tomber. La proprioception est une capacité qui se construit depuis l’enfance, pendant laquelle elle est moins développée, et atteint son pic à l’âge de 23 ans. Elle décroît ensuite progressivement, et les personnes âgées ont, comme l’enfant, du mal à tenir en équilibre s’ils ferment les yeux - exercice qui mobilise avant tout la proprioception. 

  

proprioception

Un mécanisme de survie

À travers le portrait de Ginette Lizotte, la pratique artistique de Yoann Bourgeois et les paroles de scientifiques et de spationautes, Vincent Amouroux montre les multiples implications de la proprioception, et les questionnements qu’elle soulève. Est-ce une caractéristique proprement humaine ? Une expérience est menée sur des plantes privées de gravité (grâce à une rotation constante) et privées de l’appel du soleil (grâce à un environnement illuminé à 360°). Les résultats sont bluffants : elle pousse absolument droite, ce qui signifie qu’elles a conscience de sa propre forme et donc est dotée de proprioception. Il s’agit d’un processus de survie, qui consiste à ne pas prendre une inclination qui pourrait lui être fatale.

Spacionautes

“Exister” signifie “sortir de”

Que dit cette inscription spatiale de notre rapport aux autres, à notre corps, à notre vie ? Le chorégraphe Yoann Bourgeois puise son inspiration artistique dans les pouvoirs de la proprioception. L’équilibre qu’elle rend possible est fondateur, c’est la force qui permet de se positionner, tant littéralement que métaphoriquement. Yoann Bourgeois rapproche d’ailleurs le sens, ou orientation dépendant de la proprioception, et le sens, ou accomplissement qu’on veut donner à nos vies. “Je fais simplement une analogie entre le fait d’essayer de se situer physiquement dans l’espace, avec nos tentatives désespérées de donner du sens à nos actions. J’ai l'impression que le sens naît des interactions entre notre corps et ce qui nous entoure”. Il rappelle également que “Exister” signifie “Sortir de”, et au-delà du corps, déceler les limites de notre être par rapport aux autres, à notre environnement. 

Serait-ce alors la proprioception, sens mystérieux, qui permettrait de prendre de la distance pour préserver un équilibre intime, d’avancer dans nos vies ou même de se rapprocher les uns des autres ? Ces expressions, dont le sens littéral dépend de la proprioception, font partie de nos incantations quotidiennes et révèlent les implications corporelles de ces tentatives. Dans son dernier spectacle “Celui qui tombe” dansé au CentQuatre en janvier 2020 et dont la genèse est relayée dans ce documentaire, Yoann Bourgeois met en scène la recherche d’un équilibre, et en fait un acte symbolique et collectif. Et si l’équilibre corporel était le premier maillon d’un équilibre plus large, politique ? La découverte de la proprioception serait alors l’occasion de donner un sens littéral à l’expression qui constitue tout un programme pour l’après-crise : faire corps ensemble.  

 

Yoann Bourgeois

Date de mise à jour :