CRITIQUE DE FILM - Retour à l’Inouï, Eliot Ratinaud

En définissant des normes sanitaires qui réduisent les activités à l'”essentiel”, la question est soulevée : qu’est-ce que l’“essence” de nos vies, l’activité irréductible même en cas de pandémie mondiale ? Vendre et acheter de la nourriture, soigner et se faire soigner, marcher 1h par jour. C’est apparemment tout. Réduire nos existences à ce noyau vital est à la fois l’occasion de se débarrasser du superflu, mais aussi d’ouvrir une réflexion sur ce qui nous anime, ce qui nous donne, intimement, un élan vital. Une réflexion qui s’élabore et est ponctuée par des découvertes comme celle du court métrage d’Eliot Ratinaud, Retour à l’Inouï (France, 2017).

Une histoire banale mais révolue

En fin de journée, une femme va danser. Du trajet en voiture tout en lignes de fuite à la préparation de la soirée, du visage transpirant ébloui des lumières de la nuit à la blancheur du matin, l’histoire de ce court-métrage est simple. Déchirement : cette simplicité est aujourd’hui impossible, reléguée aux livres d’histoire et à la réalité pré-Covid. Quand la fête, la danse, l’art sont évacués de nos vies, la plongée sensorielle dans la mouvance du corps que propose Retour à l’inouï est d’autant plus essentielle.

Retour à l'inouï

Une rave party silencieuse

L’initiation du personnage, de la concentration en voiture à l’abandon total dans la danse, se fait majoritairement en silence. D’ailleurs le film est qualifié de “muet”, et outre l’absence de paroles, c’est la disparition de la musique qui est d’autant plus notable qu’il s’agit d’une rave party. C’est par d’autres biais cinématographiques qu’Eliot Ratinaud documente le vécu. Ce film expérimental au sens d’expérience propage l’intensité sonore par le rythme des lumières, qui forment progressivement autant de ronds que de pleines lunes omniprésentes. C’est d’ailleurs dans la perspective d’un cinéma qui laisse place à une forme de recherche sensible autour du monde et de l’humain qui l’habite que le réalisateur s’est tourné vers le cinéma documentaire.

L’inouï de l’origine

Le titre est un paradoxe en lui-même, que le film ne vient que confirmer et exhiber. “Retour à l’inouï” fait à la fois référence au retour, donc à la répétition, au connu. Mais ce qui est répété, c’est l’“inouï”, c’est-à-dire littéralement “ce qui n’a jamais été entendu”. Toute la tension du film tient dans cet écart entre le connu et le surgissement, qui résume le trouble équilibre du vivant lui-même : c’est par la répétition du processus de reproduction que résultent les singularités individuelles. Peu à peu, du silence de la route aux rares beats de musique, le son se transforme en battements de cœur, comme si cette initiation devenait progressivement une seconde naissance dont la récidive et la primauté cohabitent pour former un moment dont l’essentialité ne fasse plus débat.

Retour à l'inouï

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