CRITIQUE DE FILM - Féminicides, Lorraine de Foucher

“Derrière un homme qui tue sa femme, il y a l'échec de toute une société” : une voix-off ponctue l’ampleur des révélations énoncées dans ce documentaire sobrement intitulé “Féminicides” diffusé sur France 2 en prime time. Le journal le Monde a enquêté pendant un an sur les féminicides, et partage ici le portrait de cinq femmes décédées suite aux violences de leur conjoint. Réalisé par la journaliste Lorraine de Foucher, la diffusion d’un tel documentaire sur une chaîne publique à une heure de pointe témoigne d’avancées dans la libération de la parole et la prise de conscience collective : ces femmes étaient comme nous tou.tes, et rien ne justifie qu’elles se soient retrouvées dans cette situation. Ce témoignage à plusieurs voix marque à la fois l’échec de notre société à endiguer de tels actes de violence, et la possibilité d’une prise de conscience pour reprendre le contrôle sur ce que signifie faire société.

Sommes-nous prédisposé.es au statut de victime ?

La notion de “privilège” est souvent abordée notamment depuis l’émergence du mouvement contre les luttes raciales : selon une des définitions qui circulent sur les réseaux sociaux, il s’agirait de “considérer qu’il n’y a pas de problème puisqu’on n’est pas concerné.e”. Faire profiter Féminicides d’une telle visibilité est une manière de lutter contre cette idée : battu.e ou pas, nous sommes tou.tes responsables d’une configuration sociétale qui rend possibles ces meurtres. La constante entre ces cinq portraits est l’ampleur des dommages collatéraux : collègues, parents, responsables RH, ami.es, enfants. Leur implication est d’autant plus douloureuse qu’i.elles savaient que la relation était viciée. Leurs tristesses, culpabilités, et analyses sont délicatement accueillies par la caméra comme autant de facettes d’un fléau dont aucun individu n’est exempt. Les justifications policières sont à l’image des justifications collectives : étant donné le nombre de plaintes pour violences, “on passe notre temps à ranger les affaires dans des cases” affirme Éric Maillaud, procureur de la République de Clermont-Ferrand. L’objectif est d’évaluer la probabilité d’une issue fatale, avec une marge d’erreur conséquente : 150 femmes décédées en 2019. 

Laetitia (58ème), Sylvia (111ème), Hélène (77ème), Marie-Alice (51ème) et Ana (70ème) sont singularisées, au delà du numéro tragiquement plaqué sur leur mort : celui de la place qu’elles occupent parmi les autres victimes de féminicides en 2019. Ces femmes avaient des envies, des ami.es, une carrière distinctes, leur seul point commun est l’emprise que quelqu’un d’autre a réussi à exercer sur elles, que les failles de notre société n’ont pas permis de faire cesser. Le cas de Marie-Alice Dibon, retrouvée morte dans une valise, est particulièrement frappant : la victime était alerte aux questions de féminisme et de manipulation. Elle a même conseillé à une amie, peu de temps avant sa mort, la lecture d’un livre intitulé Le harcèlement moral de Marie-France Hirigoyen, avant de devenir une des victimes dont elle déplorait l’existence. Son amie, émue par la cohabitation entre conscience et aveuglement chez Marie-Alice, lit un extrait de ce livre qui vient questionner les a-priori sur les victimes de violences conjugales : “Il est commun d’entendre dire que si une personne devient victime c’est qu’elle y était prédisposée par sa faiblesse et ses manques. Au contraire, les victimes sont habituellement choisies pour ce qu’elles ont en plus et que l’agresseur cherche à s’approprier. ”

 

     

Féminicides
Féminicides
Féminicides
Féminicides

Une violence tacitement acceptée

La vocation de ce documentaire est d’alerter sur la similitude des signes précurseurs et des meurtres de femmes, pour que nous sachions, nous société, les empêcher et interrompre l’inadmissible tolérance à la violence qui propulse tellement de femmes, et à plus large échelle d’individus, dans des vies tronquées, brutales, mortifères. “On reçoit une quantité d’appels quotidiennement dénonçant des menaces de mort, et la plupart du temps il ne se passe rien. C’est une réalité statistique.” profère Éric Maillaud, procureur de la République de Clermont-Ferrand. Pris avec cynisme, le problème semble insolvable. Mais on peut également envisager la situation à l’inverse, comme le propose la jeune Milena, dont la mère Ana - qui avait réussi à s’enfuir du foyer familial - a été tuée d’une balle dans la tête lorsqu’elle était au volant de sa petite voiture, symbole de son indépendance retrouvée.

  

Ce que propose Milena, c’est de ne pas concentrer les efforts sur les victimes, mais avant tout sur les bourreaux. Les victimes, coupables d’avoir quelque chose “en plus” que leur compagnon cherche à s’approprier et qui les transforment en proies représentent un dysfonctionnement sociétal, dont la source est dans la permissivité de la violence. “Dans 90% des féminicides il y a des antécédents de violence, de contrôle et de traque.” Ce dont la société est coupable, c’est de tolérer des menaces de mort, des piscines lacérées au couteau de cuisine, des genoux esquintés, des visages défigurés, des morts annoncées. Si “Derrière un homme qui tue sa femme, il y a l'échec de toute une société”, alors c’est à nous tou.tes de faire en sorte que derrière l’intolérance à la violence, il y ait l’accomplissement de notre société.  

 

Date de mise à jour :