CRITIQUE DE FILM - El año del descubrimiento, Luis López Carrasco

Cette année, la 42ème édition du Cinéma du réel se réinvente et témoigne, une fois encore, de la capacité de l’art à continuer à exister, malgré un contexte au premier abord peu enclin aux impulsions créatrices. On salue la décision des organisateur.rices d’un des plus importants festivals de documentaire, le Cinéma du réel, de maintenir cette rencontre en ligne, malgré la difficile décision d’annuler le festival qui avait été prise à la dernière minute à cause des restrictions sanitaires. Le festival a donc eu lieu sur la plateforme Tënk dédiée au documentaire, et le jury a donné son verdict jeudi 26 mars. Le choix du film qui reçoit le grand prix du Cinéma du réel illustre, lui aussi, la capacité de l’art à émerger de toutes les situations. Avec pour matière les désillusions politiques et les malaises sociétaux, Luis López Carrasco érige un film : El año del descubrimiento, 2019. Ou comment faire du cinéma sur les failles de la politique.

L’Histoire racontée par le prisme des destinées

Comment parler d’un pays à une certaine époque, du langage qui le constitue, des rêves qui le façonnent ? Luis López Carrasco a fait le choix, à la fois esthétique et politique, de ne pas tenter d’approcher l’Espagne d’aujourd’hui par les faits historiques qui en constituent le versant « rationnel », mais au contraire par les paroles uniques des individus qui, adossés au comptoir de ce café-bar de Carthagène, cristallisent les contradictions de l’Espagne contemporaine en une magnifique fresque protéiforme. 

Ces carthagénois.es parlent de leur pays et en tracent, au fil de leurs témoignages, un portrait réaliste. L’histoire de cette ville est mouvementée : à la fin du XXème siècle, alors que l’Espagne était en plein essor et renvoyait l’image d’un pays civilisé, moderne et dynamique, une révolte éclate à Carthagène et aboutit à l’incendie de la préfecture régionale. C’est pour constater l’empreinte laissée par l’Histoire sur cette ville que le réalisateur y retourne aujourd’hui et laisse la parole à ces hommes et ces femmes. 

Des rêves écorchés vifs

La récurrence de cette question de l’intime, « À quoi tu rêves ? », rythme les flots de parole. Ces individus, dont on ne sait rien, dont la voix nous parvient d’abord seule, avant de voir leur visage, nous confient leurs rêves. 

Que ce soient des rêves nocturnes qui révèlent les traumas inscrits en eux ou des rêves beaucoup plus concrets : toutes les paroles ont leur place, ici, toutes les préoccupations sont légitimes. La prochaine sortie scolaire, le besoin de se reposer après des décennies de travail, le goût de la Paëlla, ou le regret de la période franquiste où on n’avait pas besoin de fermer sa porte à clef : ces sujets ne sont que des strates de la même réalité. Car ce dispositif cinématographique devient un espace démocratique duquel personne n’est exclu, où les rêves sont valables et où les voix sont entendues. 

Quand ces corps absents de la scène publique trouvent enfin une représentation, c’est la volonté de tout montrer qui prime. Le réalisateur n’effectue que peu de coupes dans les récits de chacun.e, où les répétitions, réajustements et maladresses sont gages d’authenticité. Le split screen illustre la richesse du réel en montrant deux versants d’une même situation grâce à deux caméras qui filment simultanément. À la fois intention artistique et prise de position politique, cette disposition capte de la vie brute, qu’un seul objectif ne saurait jamais centraliser. Comme un doux rappel qu’on ne verra jamais tout, et donc que la vérité historique sera, immanquablement, parcellaire. 

 

Accéder au Palmarès Cinéma du réel 2020

La programmation du Cinéma du réel sera repris par la Cinémathèque du documentaire à la Bpi.

 

Texte : Laetitia Germain-Thomas

Visuel : © Más de cultura

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