Above and below

Se situent-ils au-dessus, ou en-dessous de la réalité ? Question insoluble que posent les destins qui s’entrecroisent dans Above and Below, le long métrage documentaire de Nicolas Steiner qui interroge notre rapport au rêve, au chez-soi et à la société américaine.

affiche above and below

Présenté en première à l'IFFR 2015 où il a été nommé pour un Tiger Award, Above and Below a remporté de nombreux prix dans le monde entier et Variety l'a placé parmi les dix meilleurs films de 2015. Il a fait partie de l’escale Cinémathèque du documentaire « L’Amérique divisée » sur Tënk. 

Ça se passe aux États-Unis aujourd’hui, mais les rencontres engendrées par ce documentaire ont le cachet atemporel des grandes histoires. Ce sont Rick et Cindy qui vivent sous la terre, dans un tunnel de Las Vegas. C’est Dave ruiné par l’addiction au crack de sa seconde épouse qui a élu domicile dans un ancien bunker du désert. C’est April qui a grandi avec le sentiment d’avoir gâché la vie de sa mère, et persévère dans son rêve le plus fou : visiter Mars. 

Le rêve américain

L’élection américaine aura lieu le 3 novembre 2020, et c’est l’occasion de replonger dans les mythologies de ce pays dont la géographie, la langue et les idéaux sont si loin des nôtres, mais dont la culture s’est imprégnée dans nos vies. Cette société du divertissement et de la consommation de masse, qui a forgé tellement de nos aspirations, a montré sa face la plus sombre à l’élection de Trump. Autre chose est-il possible ? C’est ce que nous chuchotent ces personnages, dans le lieu qu’ils ont élu comme refuge contre l’intolérance de la société. Ce sont les marginaux, les surnuméraires, les dommages collatéraux. Et ce qu’ils dévoilent, c’est qu’un autre idéal existe, qu’on a le droit de n’être pas d’accord, qu’on peut exiger une vie qui permette d’aller voir le coucher du soleil tous les soirs, absolument tous les soirs. 

À la lisière de la réalité

Ni au-dessus ni en-dessous de la réalité, mais en équilibre autour d’elle. C’est ainsi que se situent ces hommes et ces femmes, entre leur rêve et l’exigence de la survie. « En bas c’est la réalité, en haut c’est le rêve » affirme un voisin de Rick et Cindy, qui vit lui-aussi dans un tunnel de LA. La réalité, ce n’est pas créer un casino en plein milieu du désert, mais accepter de vivre sans son dentier quand celui-ci est emporté par une inondation du tunnel. C’est préférer s’aimer que de se séparer chez des membres de leurs familles respectives. Allumer des petites bougies autour du canapé récupéré dans une déchèterie, se mettre du vernis à ongle pour dîner aux chandelles, continuer à s’embrasser longuement même après des années de mariage. C’est leur réalité, qui transmet la part de rêve qui continue de les habiter. De même pour Dave qui fume des cigarettes devant l’immensité du paysage en pensant à ses petits-enfants. Si « absolument personne ne passe dans le coin », il écrit tout de même son rêve, pour Dieu et parce qu’il y croit : armé de ses bouteilles de bière vides, il trace au sol « I need 7000 » [$]. C’est la foi qui compte. 

Ce dont ces destins témoignent, c’est que la seule réalité est le rapport à soi-même. « On ne peut pas mentir à l’homme du miroir » rappelle Dave, surtout lorsqu’il s’agit de survie. 

Les images hypnotisantes confirment que la beauté peut se cacher dans la pire des charognes : April et ses collègues semblent danser avec leurs combinaisons d’astronautes rêveurs, Dave qualifie un étang qui s’étend à perte de vue et où flottent des cadavres de poisson de « plus belle et plus terrifiante découverte », et l’agencement des lumières de Rick et Cindy transforme le tunnel de Los Angeles en un abri aussi accueillant que serein. Et de ces destins brisés, de ces relents de la société américaine, naît ce magnifique film, qui véhicule l’espoir d’une alternative. 

Laetitia Germain-Thomas.

Escale Cinémathèque du documentaire sur Tënk jusqu’au 9 mai

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